Mercredi 27 janvier 2010 3 27 /01 /2010 11:27
Espèce disparue

 

Larry Gropnik est un type qui n'a pas le pot. Perdu dans sa monstrueuse banlieue du Minnesota, ses voisins le terrorisent, sa femme veut divorcer, l'amant de sa femme, gros tas débile et sentencieux, prétend devenir son meilleur ami, ses gosses sont résolument abrutis, un étudiant coréen et psychotique le harcèle, son frère à moitié taré s'incruste lentement dans le canapé, etc etc. A Larry n'arrivent que des emmerdes. Et comment Larry saurait-il y faire face, handicapé qu'il est par ses pantalons feu de plancher, sa myopie de physicien vivant sur une autre planète et son inusable bonne volonté ?

 

Shlemiel et dibbouk

Certains ont vu dans cette malchance récurrente une référence au livre de Job. De mon arrogant avis, c'est placer la barre un peu haut : Larry n'a que des emmerdes, pas de véritables malheurs. Et son personnage évoque une figure classique du folklore ashkénaze plutôt que celle, biblique, de Job. En juif d'Europe de l'est, on appelle ça un schlemiel : le gars qui a trop la schcoumoune.

 

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Le prologue du film, merveilleux, montre une scène, en réalité une scène de théâtre, filmée en yiddish : quel bonheur déjà que d'entendre cette langue ! On y voit un bonasse paysan du shetl et sa femme confrontés à un dibbouk, esprit errant entre l'ici-bas et l'au-delà, fantôme malin ayant pris possession du corps d'un mort. On peut d'ores et déjà le noter, il est question dès le début d'une apparence illusoire, d'un esprit animant fallacieusement un cadavre. Mon idée, je te l'annonce dès l'abord, lecteur, est que les frères Coen indiquent par cette saynète rien moins que la mort intrinsèque du judaïsme américain, réduit tel le vieux rabbin du prologue à une apparence fantoche, cachant sa disparition sous quelques oripeaux vaguement folkloriques, pures formes vidées de tout contenu.

Pour avancer quelque argument étayant mon intuition, le prologue fait, de fait, retour sur un monde qui n'existe plus, le yiddishland, sur un folklore théâtral ashkenaze révolu dont les traces elles-mêmes revêtent une dimension toute particulière liée à la Shoah. Ainsi, le Dibbouk, référence à la fois dramatique et cinématographique : à l'origine pièce de théâtre du répertoire ashkenaze, ce fut aussi un film polonais de 1937, tourné en yiddish. Et quel film, lorsqu'on sait que les acteurs qui y jouent furent tous sans exception déportés et exterminés dans les camps...Ainsi, A serious man constitue-t-il une mise en abyme du thème de la disparition, disparition de la langue yiddish, des acteurs européens juifs des années 30, du monde et de la culture ashkénaze, d'une forme essentielle de judaïté donc, disparue à jamais. Car les juifs d'Europe de l'est émigrés aux Etats unis, s'ils n'ont pas été exterminés, ont néanmoins subi une distorsion essentielle de leur identité : ils sont depuis plusieurs générations des juifs américains, formant une catégorie en soi. Ceci implique qu'ils parlent anglais avec un épouvantable accent us, et que, même lorsqu'ils balancent trois mots en hébreu ou en yiddish, cela ressemble dramatiquement à de l'américain. Vivant dans un pays où règne le protestantisme sous sa forme la plus bête, père du capitalisme et de multiples sectes puritanistes, comment auraient-ils pu préserver la culture ashkénaze, fondée sur la rigueur de l'étude et non pas sur l'enthousiasme de la foi ?

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Rabbins crétins

Mais revenons au dibbouk inaugurant le film, dibbouk qui revêt en l'occurrence l'apparence d'un vénérable rabbin à barbe blanche. La figure du rabbin, autorité spirituelle de la communauté, se retrouve dans le corps du film, déclinée sous la forme de trois avatars rabbinesques complètement dégénérés, chacun à leur façon. Larry en effet, déboussolé par tout ce qui lui tombe dessus, choisit de se tourner vers eux, comme d'autres iraient chez le psy. Comme la malchance poursuit notre schlemiel, les trois rabbins qu'il va successivement consulter, appartenant à trois générations différentes, partagent néanmoins une caractéristique commune : ils sont ahurissants de stupidité. Du plus âgé on se demande s'il est obscurément sage ou complètement gâteux, le plus jeune ressemble à un stagiaire en marketing pratiquant la PNL sur un quelconque prospect, quant à l'intermédiaire, qu'en dire, si ce n'est que la vacuité de son discours est proportionnelle à sa verbosité. Concernant ces deux derniers, une chose apparaît clairement : ils suintent l'américanité, au point de ressembler à tout sauf à un rabbin.

Et par américanité, nous entendons ce subtil mélange de protestantisme sectaire et d'idéologie consumériste, où la complexité des choses est déniée au profit d'une simplification intensive, bêtasse et contente d'elle. Le jeune rabbin évoque ainsi un coach-psy adepte de la méthode coué (laquelle serait rebaptisée pour l'occasion d'un nom pompeux à base de « cognitive » ou de « transactionnelle ») pour qui toute réponses à tout problème se réduit à une sorte d'acharnement crétin à voir la vie en rose.

L'autre rabbin prétend se rapprocher du modèle juif, en utilisant une histoire improbable dont il s'agirait de tirer une leçon, fut-elle qu'il n'y a aucune leçon à tirer, précisément, face aux mystères de l'existence. Mais ce discours n'est qu'une parodie inconsciente d'elle-même. Dieu, le tétragramme indicible prend le petit nom de Hachem, sorte de papa qui a puni son fiston sans raison valable : cette personnification infantilisante d'une réalité transcendante, éternelle, infinie, inaccessible à l'homme montre bien à quel niveau on se situe....

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Nous avons ici affaire à une mascarade du judaïsme, qui en prend l'aspect formel (usage de la parabole, mystère réduit à des lettres inscrites sur les dents d'un goy) pour mieux en recouvrir le vide absolu, transplanté qu'il est en terra americana. Le « mystère » des lettres gravées sur les dents du goy, réduit ici au rang d'énigme à résoudre, pousse Larry à faire usage de la gematria, méthode kabbalistique d'interprétation consistant à attribuer à chaque lettre un nombre pour dévoiler les sens cachés du texte biblique. Mais Larry, fidèle à son karma de shlemiel, n'aboutit qu'à un numéro de téléphone...celui d'un supermarché. Voilà donc tournée en dérision la mystique juive et son herméneutique, qui aux Etats unis s'apparentent à un truc de détective privé comme on en verrait dans un feuilleton. Ainsi donc, si les signifiants judaïformes abondent (livres, objets religieux, chandeliers, décorum), ils ne sont plus reliés à aucun signifié réel. La langue yiddisch ou l'hébreu ne subsistent que sous forme de bribes pas toujours comprises, ayant perdu toute saveur, imprégnées jusqu'à la moelle qu'elles sont elles d'accent américain.

 

Sexe drogues et protestantisme

De même que la fille de Larry a laissé tomber l'école pour « se laver les cheveux » et faire la pouff avec ses copines, que son fils se défonce à l'herbe et écoute Jefferson air plane pendant les cours d'hébreu, les valeurs juives sont passées à la moulinette de l'Amérique des années 60. Les scènes de classe témoignent de la scission générationnelle et culturelle : pendant que le vieux prof, paradigme de l'étude juive, s'entête à faire cours, les élèves sont complètement amorphes, avachis, absents. L'étude des textes, socle de l'identité juive, est out, supplantée définitivement par la musique psychédélique, l'amorce du flower power et de la révolution sexuelle (cf mme Samsky, la sulfureuse voisine de Larry).

 

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Le judaïsme américain n'est-il pas en soi un oxymore ? Comme je le disais ici dans un tout autre registre, on peut se demander, et les frères Coen avec nous, si la notion même de juif est compatible avec le contexte américain, fondé sur des valeurs aux antipodes de celles du judaïsme : étude du livre contre immédiateté du plaisir, méfiance invétérée de la nature et de la pulsion contre célébration du « be yourself and enjoy », intelligence souffrante contre bêtise repue. Sans oublier bien sûr le poids du protestantisme sectaire qu'est celui des us, détaché lui-même de toute dimension intellectuelle. La scène de la bar mitzvah, où Danny, le fils de Larry, arrive défoncé, montre bien la contamination du judaïsme par le protestantisme susdit : le dispositif même est celui d'un temple et non d'une synagogue, où hommes et femmes sont assis côte à côte au lieu d'être séparés et où le pasteur monte en chaire, les « fidèles » face à lui. Quant au rabbin, il se tient et parle exactement comme un prédicateur. On se croirait chez les baptistes ou toute autre congrégation du même acabit, effet encore accentué par Danny s'exclamant au milieu de la cérémonie « Jesus christ !» : décidément, on aura tout vu....Pour un peu, on s'attendrait à voir les « fidèles » se prendre par la main et faire une ronde chantante à la gloire du crucifié. Un comble.

 

Goyim et goyoth
Quid de cette autre figure de la tradition juive, le goy, dont désormais les juifs américains sont dangereusement proches sur le plan culturel ?
La différence entre juifs et goyim est désormais fantasmée : c'est en rêve que Larry se voit abattu par son voisin redneck, lequel dans la réalité est prêt à l'aider face à quelqu'un qui lui cherche noise. Et lorsque Danny se fait courser, c'est par un de ses camarades d'école, juif lui aussi. Dans un pays où les risques de persécution ou de guerre sont inexistants, l'identité diasporique se dilue jusqu'à n'être qu'un fac-similé de la culture dominante. Cette dilution est sans doute favorisée par le contexte « provincial », banlieusard et plouc du Minnesota : à New York, l'identité juive se recrée autrement, via un humour particulier, réminiscence transformée de l'esprit du shetl. Cet humour féroce qui anime précisément les frères Coen, dont on sent qu'ils ne portent pas le Minnesota dans leur coeur.

Par zarzuela foutrax - Publié dans : Analyses - Communauté : critique en tout genre
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Mardi 26 janvier 2010 2 26 /01 /2010 10:52
 Merdre dit Ubu.

 

A l'instar de l'inénarrable Marie-Ségolène s'ébaubissant face à la muraille de Chine, est-il toujours bienvenu de créer des néologismes terminant en « itude » ? Non, pas toujours. Mais dans certains rares cas, oui. Ainsi le titre français du dernier film de Felix van Groeningen résonne-t-il juste et bien, en parfaite adéquation avec l'histoire racontée et la forme choisie.

 

Belgitude

La belgitude on le sait s'apparente au surréalisme. Quiconque a un jour demandé son chemin à un habitant du plat pays me comprendra, ayant été confronté à cette appréhension si particulière et poétique du temps et de l'espace, qui chez nous fait à tort passer les belges pour des simples d'esprit. La merditude cependant n'entre pas à mon avis dans ce cadre-là, pour une raison très simple : le surréalisme exprime l'imaginaire, le fantasme, lequel renvoie au désir, à la sexualité non réalisée, bref, à l'inconscient. Or, nous n'avons pas ici affaire à de subtils détournements d'expression du désir refoulé mais à quelque chose de très prosaïque et de fort concret, à savoir le corps et ses excrétions diverses.

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Et donc s'étalent les panses blafardes, les roupettes, les poils, les excréments, la pisse, le vomi. Autant d'éléments qui prêtent peu au fantasme précisément parce qu'il sont montrés tels quels, sans qu'il soit besoin d'en faire tout un plat : si le père dort dans son vomi, on nettoie, si on est sur les gogues (en plein air et au vu de tous), on dira juste « fous-moi la paix, je chie » ou « passe moi le pq ». Pas de quoi bêtement s'esclaffer, pas de quoi non plus poétiser par l'absurde. Loin de l'amplification verbale et imbécile à la Funny people, le caca n'est pas ici un objet de discours à vocation comique, mais une simple réalité. En cela le film n'est pas scatologique, ce terme tu ne l'ignores pas, lecteur love, signifiant : discours ayant trait aux excréments.

Quant à la sexualité, elle apparaît ici davantage comme un furtif accouplement animal montré dans sa crudité que comme une émanation alambiquée du fantasme. Ceci pour une raison mécanique : où le réel déborde, il n'y a pas d'imaginaire possible, celui-ci visant dans son principe à combler les lacunes du premier. Et les personnages de la merditude sont en plein dans le réel le plus primaire qui soit. Exit le fantasme donc.

 

Kassocitude

Gunther, 13 ans, appartient à une famille de marginaux, pour employer un terme tombé en désuétude, remplacé qu'il est maintenant par celui, plus rugueux, de kassoces. Abandonné par sa mère, il vit avec son père, alcoolique par tradition familiale et ses trois oncles, grosso modo du même tonneau de bière. La grand-mère tente comme elle peut (et elle peut peu) de faire respecter un semblant d'ordre comportemental et moral à sa portée d'ogres flamands, ripailleurs, grandes gueules, fainéants et imbibés. Dans ce monde, les règles sociales n'ont pas cours, ce qui signifie que les interdits portés sur le corps n'existent pas, du moins pas comme il se doit : on chie, on baise en public, qu'importe si le public en question est un enfant.

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C'est précisément sur ce point que le film pourrait frôler le misérabilisme et éveiller chez le spectateur une envie révoltée de composer le 119, numéro consacré, dois-je te le rappeler, lecteur, à l'enfance en danger. Qui ne se sentirait l'âme d'une assistante sociale face à ces loupiots dépenaillés, poussés par les adultes à écluser binouses et godets de clairefontaine, assistant aux ébats (ruts ?) de leurs aînés, qui ne pourrait s'insurger devant une gamine de 10 ans y allant de sa chanson paillarde face à ses oncles morts de rire ? C'est donc le tour de force du réalisateur que d'éviter cet écueil inscrit a priori dans toute évocation filmique de kassoces, nous épargnant larme à l'oeil et indignation bien-pensante.


Felix van Groeningen de fait contourne l'obstacle en adoptant le point de vue des personnages eux-mêmes, et celui de Gunther en particulier, pour qui ce monde constitue, sinon la norme (car l'enfant est régulièrement renvoyé par l'extérieur à l'anormalité de sa famille), du moins la seule chose qu'il possède, la seule chose à partir de laquelle il se soit construit. Le réalisateur n'enferme pas ses personnages dans leur rôle de cas sociaux, il les laisse autonomes en refusant de les réduire à un point de vue extérieur et moralisant. Leur vie est comme elle est, mais elle est entièrement leur. Et quel que soit le contexte, un tantinet sordide, dans lequel elle se déroule, elle comporte comme toute existence ses moments d'humour, de joie, d'émotion, une certaine chaleur humaine. Gunther vit dans un monde d'adultes déjantés qui ont le sens, très flamand, de la fête, et d'une saine dérision qui les empêche de tomber dans le pathos alors que tout les y pousserait, de la grisaille de la Belgique à leur totale absence d'avenir. André, pilier de bistrot atteint d'un cancer en phase terminale, exhibe glorieusement sa sonde urinaire, et rencontre pour la première fois sa fille de 10 ans, qui ignore bien sûr qu'il est son père. Le contexte est objectivement plombé, la scène présentant des piliers de bar complètement pintés qui font boire de l'alcool à des gosses et se lâchent à coup de chansons paillardes. Pourtant, l'émotion est bien là : les enfants s'éclatent, et André qui va mourir montre à sa fille le bouleversement qu'il éprouve de la seule façon qui lui soit accessible : en lui apprenant des chansons à boire.

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Non-glauquitude

Si donc le film ne sombre pas dans le sordide alors que tout devrait en théorie l'y mener, c'est aussi grâce au choix narratif opéré, lequel consiste à faire raconter sa propre histoire par Gunther adulte, devenu écrivain. Son regard rétrospectif instaure ipso facto une distanciation souvent ironique, notamment lorsqu'il s'agit des beuveries de ses proches, qui accèdent pour le coup au rang d'exploits inscrits dans la mythologie familiale. Ainsi le tour de France cyclo-picole, où chaque étape est signifiée par un nombre défini de verres à ingurgiter....L'ivrognerie des frangins Strobbe devient a posteriori une marque de valeur, grâce à laquelle ils ont pu eux aussi connaître leur minute de gloire.

Le regard en arrière de Gunther, qui fonde entièrement le film, instaure une distance par rapport à la dimension parfois sinistre de ce qu'il évoque. S'il peut considérer son passé de cas social, c'est précisément parce qu'il en est sorti. Gunther est double, comme le dit son père à la fin du film, à la fois un vrai Strobbe, et différent. Cette distance de soi à soi, cette position d'entre deux lui permet de voir les facettes cachées de la société, pour prolonger la jolie métaphore écrite par Gunther lui-même dans le film : quand on prend le train, on voit l'arrière des maisons, l'envers crasseux des façades, les jardinets miteux ornés de barbecues cassés, etc. Contrairement à son copain d'enfance, fils de bourgeois, l'expérience de Gunther ne se limite pas à celle d'un train électrique, train en miniature tournant en rond dans un joli décor factice. Gunther est dans un vrai train, dans la vraie vie, sordide et délaissée, joyeuse et avinée, à la fois désespérante et pleine de possibles. De cette matière rugueuse, il fera un livre.

 

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Transfiguritude

Le souvenir autobiographique est ici formellement incarné par le prisme visuel et mémoriel que traduisent de soudains et brefs passages au noir et blanc, à une image à gros grains, fidèles aux tremblements de la mémoire : on revoit le passé non pas comme quand on y était, mais comme on l'a reconstruit, c'est à dire sous forme de film intérieur. Comme si la mémoire se manifestait sous forme d'images mentales en super 8, format dont elle adopterait les couleur exacerbées, les saccades et le rythme accéléré, la brièveté aussi. Tout comme les souvenirs peuvent surgir en noir et blanc, se fondant sur les photos prises à l'époque. Cette notion de traces photographiques ou cinématographiques qui permettraient à la mémoire de vivre et de s'incarner renvoie aux moyens techniques d'une époque, et à l'intéressante idée qu'elle n'existe qu'en fonction des supports de rétention de l'image disponibles à un moment donné. La mémoire n'existe vraiment que lorsqu'elle est une recréation au présent de moments transfigurés par l'art, en l'occurrence par l'écriture, puis par le cinéma. Sinon, elle est vouée à la répétition stérile, comme le père de Gunther qui devant la photo de son ex-femme en jeune mariée évoque immuablement la cuisinière qu'il a gagnée lors d'une course.

 

L'écriture par la mise à distance qu'elle implique permet la transfiguration, et aussi la création d'un patrimoine : les chansons paillardes retranscrites, sortant de la sphère orale, accèdent au rang d'objet mémoriel collectif. Mais elles perdent au passage ce qui fait leur vitalité, elles se fossilisent en quelque sorte, tandis que l'écriture subjective de Gunther, au contraire, prête vie à ce qui n'est plus. Il ne s'agit pas en littérature de conserver le passé mais de le faire exister autrement.

 





 

Par zarzuela - Publié dans : Chroniquettes - Communauté : Club de cinéphilie élitiste
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Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /2010 11:38
Crèvera-t-on enfin un jour publiquement cette baudruche qu'est la nouvelle vague, ou bien non, jamais ?

 

Les Câââhiers du cinéééémâââ sortaient en 1962 un numéro sur la nouvelle vague, dont la couverture fut illustrée d'une image tirée du film de Jacques Rozier, Adieu Philippine. Comme si le film à lui seul incarnait ce court moment de l'histoire du cinéma dont on nous rebat encore les oreilles cinquante ans après dans certains cercles au sein desquels, immuables et inamovibles, des idolâtres increvables perpétuent le culte de ce qui ne fut, somme toute, qu'une menue flatulence lâchée il y a bien longtemps dans l'océan du cinéma.


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Cette persistance a quelque chose d'étrange, eu égard à la modestie, à la futilité même des enjeux théoriques, techniques et cinématographiques défendus par les critiques des Cahiers dans les années 60. Car, quoi, finalement, qu'a apporté avec le recul la nouvelle vague ? Une bouffée d'air frais, certes. Une rupture avec le cinéma de papa, d'accord. Mais qu'en reste-t-il vraiment aujourd'hui hormis quelques trucs, quelques tics résumables en trois lignes et qui tournent méchamment à vide lorsqu'ils sont pour la énième fois mis en oeuvre ? A l'instar des ready made de Duchamp qui font rire une fois et grincer des dents les suivantes, clos qu'ils sont sur leur propre absence de sens, sur un stérilisant cynisme à bon marché, le culte de la nouvelle vague repose, non sur sa puissance intrinsèque, mais sur une sorte de snobisme parisien complètement décalé. Comme si le cinéma n'avait rien produit de plus intéressant depuis, comme si l'ailleurs cinématographique n'existait pas. Comme si le Paris des années 60 était toujours d'actualité, qui plus est d'une actualité centrale. Une posture d'autiste en vérité pour nos amis auteuristes.

 

Parmi les trucs et les tics susmentionnés, nous citerons les tournages en extérieur, le choix d'acteurs non professionnels, l'improvisation, la transgression revendiquée des codes du cinéma (regards à la caméra, hachures du montage, ruptures narratives) et patali et patalo.

Tout ceci est mignon, frais et charmant quand on le voit chez le Godard des débuts. Tout ceci apparaît terriblement vide dès la deuxième vision ici ou ailleurs : soit, et alors ? se dit-on. C'est quoi le but ? Formulant ainsi plèbéiennement un jugement portant en réalité sur l'absence de sens de ces maladresses érigées en mouvements délibérés, sur la vacuité de ces tics présentés comme de géniales trouvailles et dont on se demande bien au service de quels propos ils sont mis. Que signifient-elles à part la nature facétieuse ou l'arrogance du réalisateur ? Que se passera-t-il cinématographiquement une fois que tous les personnages auront fixé la caméra droit dans l'objectif ? Ben, rien de plus.

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Parmi les traits récurrents et particulièrement pénibles de ces mêmes films, on trouve une forme de préciosité nombriliste, un intellectualisme d'
hypokhagneux mal remis de ses complexes, des préoccupations un peu débiles (le garçon et la fille vont-ils faire zizipanpan ou alors non ?), un bavardage incessant et dépourvu d'enjeux. Certes, Godard nous fait de la politique et Chabrol ne manque surtout pas de bouffer du bourgeois à tous les repas. Malgré tout, ceci s'intègre toujours dans le même registre adolescent, très convenu ou systématiquement à côté de la plaque.

Ce ne sont pas tant les films en eux-mêmes qui déclenchent mon ire, que le culte surdimensionné et hystérique dont ils font l'objet, que les sordides excommunications pratiquées avec une suspecte allégresse par les indécrottables aficionados de la nouvelle vague. Mais je m'égare. Venons-en donc à Philippine, film à la fois charmant et irritant.


Adieu Philippine vaut à mon sens surtout pour son intérêt documentaire : il montre le Paris des années 60, les moeurs de jeunes de l'époque, et surtout, surtout, un parler parigot dont on a du mal à trouver trace aujourd'hui. Cet accent parisien populaire, cette gouaille merveilleuse n'existe plus et c'est bien dommage. On y voit des choses sympathiques, comme un long travelling qui suit les deux amies inséparables sur les boulevards, comme les scènes au club med qui nous enseignent bien des choses sur les trente glorieuses qui inaugurent l'ère du divertissement, ou la formidable scène de repas familial qui nous montre la France moyenne de l'époque, tout de même moins sinistre qu'aujourd'hui. Il y a enfin le charme magnétique d'Yveline Cery, qui joue le personnage de Liliane et dont ce fut le seul rôle de cinéma. En d'autres termes, le film produit un grand effet de nostalgie.

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L'histoire en elle-même est indigente (deux copines s'amourachent du même garçon) et le fait qu'elle se déroule pendant la guerre d'Algérie, où est appelé le héros, ne lui prête paradoxalement aucune profondeur politique : le sujet est mentionné et aussitôt évacué au profit de sempiternels marivaudages rythmés par les ricanements bêtifiants des donzelles. Hihihi. Le mélange des genres ne peut se faire ici, comme l'eau et l'huile ne peuvent former une tierce substance, et ce pour une raison évidente : le marivaudage sautillant et la gravité politique sont deux dimensions absolument hétérogènes. Voilà, en accord avec la légèreté d'Adieu Philippine, je n'ai rien de plus à dire.


 

Par zarzuela - Publié dans : Considérations d'ordre cinéphilique - Communauté : Webzine cinéma
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