Résurrection au sens non biblique du terme
Tu marcheras sur l'eau réussit le pari de raconter une histoire qui concerne des individus singuliers, tout en abordant ce qu'on pourrait pompeusement appeler de grands thèmes universels (la vie, la mort, l'inconscient), mais aussi de grand thèmes spécifiques, en l'occurrence la relation à l'histoire récente qu'entretiennent Israëliens et Allemands. Cette tortueuse et souterraine connexion aux événements du 20ème siècle ne saurait en effet être sans retentissement sur la psyché de chacune des parties concernées, qui se dépatouillent tant bien que mal d'un passé familial déterminé à leur insu par l'Histoire avec un grand H.
Nous les verrons ainsi, par le biais des relations entre Eyal, israëlien et Axel, petit-fils de nazi, passer respectivement d'une forme de mort psychique à la vie, de l'ignorance au savoir.
Passé pas passé
Les premières scènes du film, comme Eytan Fox aime à le faire, expose explicitement la mort : Eyal, agent du Mossad droit dans ses bottes, exécute un baron du Hamas sous les yeux du fils de celui-ci avant de rentrer en Israël découvrir le cadavre de sa propre épouse, suicidée dans le lit conjugal. La première de ces deux morts est absolument abstraite, s'inscrivant pour lui dans le cadre par définition ultra distancié de son travail. La seconde le laisse apparemment aussi insensible, ce qui, bien entendu ne saurait être normal. La pathologie couve, comme le comprend bien son chef Menahem, lequel confie à Eyal une mission en apparence anodine eu égard à la situation de guerre civile que connaît le pays : il s'agit de retrouver la trace d'un ancien nazi disparu. Voilà donc Eyal en train de sympathiser à son corps défendant avec Axel et Pia, allemands séjournant en Israël et petits-enfants d'Himmelmann, ancien tortionnaire nazi. Et responsable d'un massacre dont seuls Menahem et sa mère ont réchappé....
Aux yeux d'Eyal, la mission qu'on lui confie est politiquement dépassée, combat d'une époque révolue. Les problèmes actuels d'Israël, ce sont les terroristes palestiniens, pas les croulants nazis qui survivent sous assistance respiratoire. Or, il n'en est rien, puisque ce passé-là, précisément, n'est pas passé. Il continue à ce titre d'agir par le biais de symptômes névrotiques : le traumatisme que constitue la Shoah, sa dimension nécessairement mortifère se manifeste ainsi dans la psychorigidité d'Eyal, dans son incapacité à exprimer et ressentir la souffrance. Figé dans l'attitude hyper-virile du sabra pionner et fondateur d'Israël (conçu comme antithèse absolue à la victime juive diasporique qui s'est laissée mener comme un mouton à la chambre à gaz), Eyal se prive et de sa part de féminité, et de sa propre histoire.
Mais cette fixation pathogène du passé non dépassé ne se trouve pas de son seul côté. Le séjour qu'effectue Eyal à Berlin témoigne d'une fossilisation de l'Allemagne, traversée de réminiscences
d'une époque soit-disant disparue, les années 30. Les travelos rencontrés dans le métro ne font-ils pas écho aux cabarets du Berlin sous la république de Weimar, tout comme les skin-heads font
écho aux nazis d'antan ? L'attitude éminemment compassée, voire figée, des invités et des parents d'Axel ne rappelle-t-elle pas les soirées de la bourgeoisie allemande de la même époque ? La
répulsion antisémite de la mère d'Axel l'horreur irrationnelle des nazis pour les juifs ? Jusqu'à la maison de Wannsee où vit la famille Himmelmann, qui n'est autre que celle où fut décidée la
solution finale...Ainsi, des deux côtés, ça ne passe pas, ce qui signifie que la maladie, et donc la pulsion de mort sont à l'oeuvre.
La boue de la mer morte
Orphelin, veuf, exerçant un métier qui consiste à tuer, Eyal est d'emblée placé sous le signe de la mort. Mort
psychique et symbolique qu'il a intériorisée et qui va se trouver bouleversée par sa relation à Axel : par le jeune allemand, il s'ouvrir à lui-même et accéder à la culpabilité inconsciente qu'il
réprime. Une des scènes inaugurales de cette conversion montre les deux hommes seuls sur une plage de la mer morte (ah ah), entièrement enduits de boue. La référence est double : référence au
film de Griffith, Naissance d'une nation, retraçant la guerre de Sécession, film dans lequel les personnages noirs sont joués par des blancs grimés, référence aussi à la Genèse et à la création
d'Adam, puisque la terre en hébreu se dit Adama. On retrouve dans cette double référence l'idée de mêler histoire nationale et histoire individuelle, de montrer que le présent ne peut exister
réellement que par un retour à l'origine.
Berlin, Tel Aviv, Berlin
De fait, ce début de « conversion » fait également retour sur les événements qui ont fondé politiquement Israël, à savoir la Shoah. Eytan Fox montre les liens irrémédiables entre l'histoire des deux pays par les voyages effectués par le petit-fils du tortionnaire nazi vers Israël, par le fils de rescapés de la Shoah vers l'Allemagne. Il n'y a pas pour autant de symétrie entre la signification de ces trajets : Eyal aurait dû voir le jour en Allemagne, où ses parents vivaient, n'eut été la seconde guerre mondiale. Lorsqu'on le voit découvrir Berlin, (dernier endroit au monde où il pensait un jour mettre les pieds), il appartient de fait à la ville, à son insu. L'allemand que ses parents parlaient devant lui, il le parle et le comprend. Il est donc à Berlin chez lui, tandis qu'Axel n'est pas chez lui en Israël. Cette dissymétrie est bien entendu liée au fait qu'il y a un bourreau et une victime, deux positions par définition fondées sur l'inégalité.
Ce rapport intrinsèquement inégalitaire sera pourtant brisé par ce qu'Eyal apprend à Axel sur l'histoire de sa famille. Ainsi, chacun des deux hommes fait découvrir à l'autre la vérité qu'il porte en lui sans la connaître, tel Socrate accouchant l'esprit de son interlocuteur, lui faisant retrouver le savoir que son âme a contemplé avant de s'incarner. En apprenant que son grand-père est toujours vivant et que ses parents ont protégé sa fuite, Axel comprend ce qui a déterminé ses choix inconscients : homosexuel pour ne pas être comme papa ni comme grand-papa, il n'a en outre jamais couché avec un allemand, sans trop comprendre pourquoi. Tu m'étonnes.
Cet éveil à la vie et au savoir retrouvé se poursuit par le bais de trajets en voiture que font les deux hommes à Berlin et à Tel Aviv. La voiture, matrice close où chacun se confie à l'autre,
permet à chacun des deux de sortir de soi. Eytan Fox, qui se sert beaucoup des chansons dans ses films, utilise ce moyen pour évoquer à Eyal l'idée de la féminité, réprimée par lui au même titre
que les pleurs et la dépression : Axel n'écoute en effet que des chanteuses, trouvant qu'il manque sinon «toujours quelque chose »...
Mémoire vive
Et, tandis qu'Eyal en arrive à vivre sa culpabilité et sa nouvelle incapacité à donner la mort, c'est Axel, le doux baba cool homosexuel, qui va revendiquer et mettre en oeuvre la nécessité de tuer lorsque cela moralement s'impose. Après avoir ridiculisé sa famille en les faisant danser sur des musiques folkloriques juives, il tuera son grand-père. De même, il estime sans barguigner que les néo nazis ne méritent pas de vivre. Il ne s'agit pas tant d'une passion pour la mort que d'un choix à faire, qui engage les notions morales et politiques de bien et de mal.
Par delà l'évolution des personnages, c'est aussi la posture d'Israël qui est visée : un jeune arabe qu'a humilié gratuitement Eyal répond à ce dernier que son pays devrait considérer le présent, au lieu de se fixer dans une attitude paranoïaque d'éternelle victime des nazis. La commémoration institutionnelle, remâchée à l'envi, devient elle aussi morbide lorsqu'elle se substitue au parcours intérieur des sujets, comme celui qu'a vécu Eyal. La commémoration collective, c'est finalement le contraire de la véritable mémoire, qui ne peut être qu'individuelle, et ouvre vers la vie.
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