De la colle comme arme de destruction massive.
Comme en écho au film de Visconti, Rocco et ses frères, j’ai vu accablée par la torpeur aoûtienne le premier film
d’Eran Merav, Zion et son frère. Le cinéma israëlien a ceci de passionnant qu’il est jeune et maîtrisé à la fois, travaillé par des questions essentielles renvoyant aux fondements même de
l’existence de ce désert mouchoir de poche qui suscite tant de passions tristes. La faute au conflit dit « israëlo-palestinien » bien sûr, mais aussi l’identité israëlienne elle-même, à la
fois religieuse, culturelle et politique, déchirée entre laïcs et religieux, entre ashkénazes et séfarades, diluée par le flux de nouveaux arrivants russes et falashas, très éloignés des sabras
et des pionniers des premières aliyoth.
Israël, fondé sur le renoncement à la diaspora, Israël qui au fil des générations subit les désenchantements que ce renoncement entraîne, entre violence au quotidien et dépression post-partum. Autant dire que ça ne rigole pas des masses, tant les réalités vécues et les questions posées sont lourdes. Mais les juifs ne sont pas les allemands, (tiens, pourquoi, d'ailleurs ?..), et les films israëliens échappent à la sursignifiante pesanteur qui grève trop souvent le cinéma dit engagé. Ah que ça fait du bien.
La faute à personne
J’avais vu peu avant Mon trésor, de Keren Yedaya qui montre la vie misérable d’une pute des bas-fonds de Tel aviv et de sa fille adolescente. Moi qui vomit par dessus-tout le cinéma « social », je suis restée sonnée par ce film magnifique et tragique. C’est dire. C’est que les cinéastes israëliens ne réduisent pas tout au social, comme disent les assistantes du même nom (c’est la faute à la société qu’est très méchante), pas plus qu’ils ne versent dans le psychologique : le destin est tracé, mais on ne sait pas trop par quoi ni par qui. Ce flou très réaliste pour le coup est la preuve d’une grande intelligence, admettant humblement l’opacité de la réalité humaine et son irréductibilité à tel ou tel shéme explicatif.
Dans Zion et son frère (oui, j’y viens, j’y viens, dompte ton impatience, lecteur ô mon ami), nous faisons
connaissance d’une famille de déclassés vivotant à Haïfa, entre chômage, pauvreté, HLM glauque et recomposition familiale sur le fil du rasoir. Zion 13 ans, vit avec son frère Meir, plus âgé,
petit caïd sanguin essentiellement mu par la testostérone, et sa mère (formid comme d’hab Ronit Elkabetz). Laquelle galère comme elle peut pour élever ses fils et vivre malgré tout une histoire
d’amour ressentie par sa progéniture comme une trahison.
Le père s’inscrit dans la catégorie super absent, vraisemblablement pour cause de séjour au frais. Cette absence lui
garantit une place à part, figure complètement idéalisée par ses fils, divinité lointaine se manifestant par un coup de fil hebdomadaire qui aterrit dans une cabine au milieu de nulle
part.
A cause d’une sombre histoire de baskets volées à son frère, Meir va être à l’origine de la mort d’un jeune juif éthiopien, mort stupide, accidentelle, et en même temps nécessaire au sens philosophique du terme : que Meir tue un jour quelqu’un est pour ainsi dire inscrit dans son être, pulsionnel, sans limites et violent, incapable de la moindre distance. Ce secret monstrueux restera de façon tout aussi nécessaire entre les deux frangins, aboutissement inéluctable, expression de la nature même de leur relation.
Judaïté perdue
Comme dans Mon trésor, une chose m’a surprise : l’absence totale de référence à la judaïté, fondement même d’Israël. Il est impossible de dire d’où viennent la mère et ses fils, qui semblent dépourvus de toute marque culturelle juive, qu’elle soit ashkénaze ou séfarade. Le poisson qui nage dans la baignoire familiale ne finira pas comme on pourrait s’y attendre en gefilte fisch d’Europe de l’est mais cuisiné à la méditerranéenne, sorte de mix culinaire qui sortira du four brûlé, raté. Et pan dans la gueule au métissage des traditions.
Cette absence de culture juive consciente n’est pas sans conséquences. Le judaïsme prône la séparation (entre Dieu
et les hommes, entre les hommes et les femmes, entre les juifs et les goyim, entre le casher et l’impur, etc), séparation qui prend effet au niveau collectif et définit ce que nous allons appeler
par défaut l'identité juive. Celle-ci ne considère en aucun cas l'individu, voire même se fonde sur la négation du sujet lorsqu'il veut vivre sa vie de façon autonome, obéissant à sa propre loi
minuscule, en contradiction avec l'idée même d'une soumission à la Loi majuscule. Si tel est son désir, au sujet, fort bien : la communauté lui montre alors la porte, grand ouverte sur le vaste
monde.
Nous avons donc un cadre social strict, fondé sur la séparation. Mais il est tout aussi vrai que la rigidité de ce cadre se combine avec un « collage » affectif au sein de la famille (la mère juive ne déscotchant pas ses gosses, je ne vais pas te faire un dessin, mon ami, tu sais déjà tout ça). Cependant, les dérives que cette non-séparation psychique pourrait entraîner au sein de la famille sont limitées par l'existence incontournable du carcan extérieur, de cette ossature globale à laquelle la famille reste soumise.
Seccotine
Or, la famille de Zion, pauvre et surtout complètement acculturée, se situe en dehors de ce cadre. Elle n'est
soumise à rien d'autre qu'à sa propre logique affective et pulsionnelle, qui empêche toute séparation symbolique. La mère entretient avec son fils aîné (adulte tout de même) une relation
passionnelle, ambiguë et quasi-incestueuse. Elle le lave, l’embrasse comme dans une relation amoureuse, se laisse insulter par lui. Elle le traite comme s'il était le mec de la maison et non son
fils, inversion symbolique des rôles que chacun paie très cher. Meir, qui est à la maison un véritable tyran, se trouve complètement démuni hors de chez lui, voué à un avenir de
délinquant.
Le seul élément séparateur possible, Eli l'amant de la mère (dont on sait qu’il est à moitié tunisien, et qui
parodie une bénédiction, uniques éléments identitaires apparaissant dans le film), se voit impitoyablement rembarré lorsqu’il fait entendre la voix du bon sens et de la loi, qui exige précisément
que chacun soit à sa place.
Bref, cette famille où, à l’initiative de la mère, chacun est collé à l’autre et incapable de vivre par lui-même,
subit à chaque instant les conséquences du manque de séparation : violence accrue pour tenter de trouver enfin une barrière à ses pulsions, érotisation des relations, délinquance,
déchéance.
J 'y insiste, cette colle affective et pulsionnelle est destructrice parce qu'elle n'est limitée par aucune extériorité clairement restrictive : l'identité même du pays, fragile à la base et fragilisée encore par la situation sociale, politique et économique, ne remplit plus sa mission.
Frères siamois
Eli finit par exiger de sa compagne qu'elle fasse un choix : c'est lui ou les enfants. La séparation finira donc par
se faire entre la mère et le fils aîné. Mais Ilana persiste dans le fantasme de l’indivision : au lieu de mettre à distance le seul fauteur de troubles, Meir, elle va persévérer dans la
confusion, et rejeter ses deux fils, comme s'ils formaient une seule et même entité. La mère veut bien sauver sa peau, mais sans renoncer au fantasme du tous-collés, quitte pour cela à sacrifier
son plus jeune fils.
Non seulement elle trahit un des piliers de l'identité juive en rejetant ses fils (identité qu'on pourrait presque caricaturer en la réduisant à la seule figure de la yiddische mama), mais elle étouffe dans l'oeuf les velléités d’autonomie psychique de Zion, le réduisant de fait à n'être qu'une partie de son frère. Le dernier plan du film, extraordinaire, montre d'ailleurs les deux frangins ne formant qu’un, figure symétrique et continue, accablée du poids de leur secret commun. Des siamois pour la vie.
Regards et couleurs
J’en viens donc à cette deuxième entité indivise du film, à cette hydre à deux têtes formée par Zion et Meir, entité
indivise qui ne pourra être brisée. Les clichés des relations fraternelles, (chien-chat, amour-haine, admiration-rejet etc) sont bien là. Mais leur expression se manifeste d’une façon originale,
très forte et signifiante, par une emprise oculaire. Zion, silencieux et en retrait, passe sa vie à observer son frère, fasciné et songeur. Meir passe sa vie à chercher son frère des yeux et à
lui signifier par le regard la force du pouvoir qu’il exerce sur lui. Cette emprise par le regard, très orientale, infra langagière, se trouve à plusieurs reprises interrompue par l’irruption
dans le plan d’autres personnages, le groupe de copains abrutis de Meir ou la mère. Cette irruption cependant n’a pas de valeur structurante, parce qu'il n'y a en réalité aucune extériorité pour
les deux frères.
Ceci se marque par l'usage très poétique que fait le réalisateur des couleurs. La tonalité chromatique du film est le gris : on a l'impression d'un film en noir et blanc, subtilement dégradé. Les seules touches de couleur qui apparaissent ça et là ne doivent rien au hasard : le bleu et blanc du drapeau israëlien au collège, qui disparaît ensuite, se fondant dans la grisaille générale. Le jaune des chaussures volées à Zion. Le rouge du train qui tuera le jeune Falacha. Violence et espoir déçu, les seules éléments qui marquent la triste réalité de ces israëliens noyés dans le gris.
Comme la télé de Zion, qui ne marche jamais, dont les images sautent tout le temps, les petites gens d'Israël vivent une sorte de rupture chronique, un épuisant et stérile piétinement.
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