Le cercle et la ligne
Depuis les temps reculés où je hantais le ciné-club de mon lycée perdure en moi une immuable appétence pour
l'interprétation. Et quoi de mieux que le symbole pour se livrer à ce genre de sport, hein je vous le demande. En regardant Le jour où je suis devenue femme, de Marzieh Meshkini, m'a traversée la
réflexion suivante : cela faisait longtemps que le cinéma ne m'avait offert telle occasion de rassasier ainsi mes pulsions herméneutisantes.
Nous occidentaux ne cultivons plus au cinéma spécifiquement le symbole, ni l'art de l'allusion visuelle, privilégiant les dialogues et une forme de transparence qui évite l'art de l'ellipse. Les contraintes de la censure, le goût oriental de la métaphore et de l'image (paradoxalement facilté par l'interdit musulman de la représentation) induisent un cinéma à la fois extrêmement visuel et très signifiant. Les idées sont non pas énoncées, ou inscrites dans le contenu du récit, mais indiquées (et de façon très claire) par l'organisation visuelle et la mise en scène d'éléments quasi muets, ce dont nous n 'avons plus l'habitude. Et ce qui m'a en l'occurrence emplie de joie.
Torsion sociale du temps
Le thème -la situation des femmes en Iran, et par extension, dans les pays musulmans- est inscrit dans le titre, reliant subtilement la célèbre phrase de Simone de Beauvoir, quintessence du féminisme occidental, et la réalité de trois figures de femmes iranniennes. Comment devient-on femme en Iran dans les milieux non urbains ? En passant son 9ème anniversaire, comme Hava, qui un beau matin reçoit de sa mère deux interdits définitifs : celui de montrer ses cheveux, de sortir et d'être en contact avec des représentants mâles. Être femme (à 9 ans !) sonne le glas trinitaire du contact avec les garçons, des jeux et de l'enfance. On ne fait pas ici dans la psychologie : l'interdit social prime absolument et ne se discute pas. Tout au plus Hava va-t-elle pouvoir négocier quelques instants de rab, sa tournée d'adieu en quelque sorte, arguant, fine mouche, du fait qu'elle soit née à midi.
L'existence d'une femme est donc marquée de ruptures brutales liées à des moments précis, lesquels impliquent à leur tour un rapport au temps bien particulier. Une temporalité féminine en quelque sorte.
Le temps, jeu d'ombre et de lumière
Quoiqu'il en soit, sa grand-mère et sa mère acceptent le marché et Hava obtient le droit de sortir jusqu'à midi. Son
chaperon sera un simple bâton, qui planté dans le sol, jouera le rôle de cadran solaire et de gardien du temps : lorsqu'il n' y a plus d'ombre, Hava devra rentrer et commencer sa vie de femme,
loin de ses amis pour toujours. Le cadran solaire est intéressant en ce qu'il mêle l'espace, le temps, l'ombre et la lumière, éléments de base du cinéma. Le passage du temps est matérialisé par
l'espace, comme pour nos montres à aiguilles. Mais cet espace est en l'occurrence non gradué, simple évaluation du jeu de l'ombre et de la lumière.
Hava donc, son bâton à la main, parcourt les rues du village à la recherche de ses amis, notamment de Hassan venu la
chercher le matin et illico renvoyé à ses pénates par la mère de la fillette. Préalable à toute rencontre, Hava plante le bâton dans le sol et jauge le compte à rebours : elle va bientôt entrer
dans une autre temporalité, celle des femmes.
La petite finit par retrouver Hassan, enfermé dans sa chambre. Les deux enfants sont toujours filmés en champ contrechamp : dans le film désormais, ils ne partagent plus le moindre plan. Ainsi est signifiée leur séparation définitive, soulignée encore par la grille de la chambre d'Hassan qui s'interpose entre eux. La scène où ils partagent des bonbons étonne par l'amour, la sensualité innocente et la gaité qui s'en dégagent : avant d'être soumise à la temporalité féminine (nous y reviendrons), Hava vit ses derniers moments d'enfance, lorsque le temps se réduit à l'instant présent. Sa mère venue la chercher interrompt ce bonheur sans projection dans l'avenir et sans passé, et place de fait Hava dans une nouvelle organisation temporelle, liée à une nouvelle définition de l'espace.
Pour Hava, le passage du temps sera désormais circulaire, chaque journée se déroulant dans un espace retreint (la maison), journées vouées aux tâches ménagères puis à plus tard à celles de la maternité, se répétant immuablement selon le cycle biologique de la satisfaction des besoins.
La façon dont la réalisatrice nous présente le personnage suivant, Ahou, jeune femme d'une vingtaine d'années, témoigne d'une tentative de briser ce temps circulaire pour passer d'un même coup à un temps linéaire et infini, et à un espace ouvert.
La solitude de la cycliste de fond
Ahou n'apparaît pas d'abord, noyée dans un flot de femmes en long voile noir perchées sur des vélos, pédalant
énergiquement sur une route rectiligne bordée d'un côté par le désert, de l'autre par la mer d'un bleu éblouissant. De longs voiles noirs en mouvement flottant tous dans la même direction sur un
fond jaune et bleu, quelle image absolument saisissante.
On ne distingue Ahou qu'au moment où un homme intervient, suivant la course à cheval, invectivant la jeune femme
qu'on devine être son épouse : elle doit descendre de vélo, et rentrer à la maison. Elle refuse sans dire un mot d'un hochement de tête, pédale de plus belle, avec l'énergie du désespoir. Par
delà l'effet esthétique que produit la scène, les images traduisent une forme de temporalité, liée à la course : on peut déjà dire que ce temps-là est en ligne droite, comme en témoigne la
linéarité de la route. Cette temporalité de la ligne droite, si elle ouvre vers l'infini (où s'arrête la route, si ce n'est à l'horizon qui toujours recule ?) est néanmoins marquée par
l'impitoyable logique de la compétition entre participantes. Cela signifie en clair que nulle solidarité entre femmes n'est à envisager, qu'il faut pour accéder à la liberté se battre seule,
seule contre les hommes, et, plus opressant encore, seule contre les femmes.
Cette temporalité est scandée d'une succession de moments d'exaltation, de moments de désespoir impuissant. Ahou
pédale pédale pédale avec acharnement, son souffle se raccourcit, ses oreilles bourdonnent et nous percevons l'expression physique et sonore de son épuisement et de son
découragement.
C'est qu'à l'aspect impitoyable de la compétition s'ajoute l'angoisse liée à la présence de ces hommes à cheval, qui rejoignent la course à plusieurs reprises pour convaincre Ahou de renoncer : de blanc vêtus, mollah, mari, oncle se succèdent pour la conjurer de poser pied à terre, de rebrousser chemin. Elle refuse, toujours sans dire un mot, la continuité du mouvement de ses jambes valant seule réponse. À la troisième intervention des hommes, elle est répudiée par son mari qui prononce la phrase idoine.
La solitude qui s'ensuit est synonyme de liberté, la route s'ouvrant devant elle vers l'horizon ; ses compagnes de course ont laissé tomber leurs vélos, et marchent tête basse, laissées sur le bord de la route par une Ahou galvanisée. Cette liberté sera de courte durée : deux hommes à cheval lui barrent la route. Ce sont ses frères, qui ont compris qu'il ne fallait pas courir à côté d'elle, mais la devancer pour couper la ligne de la course et du temps. Ahou met pied à terre, et repart dans l'autre sens à pied, ses frères ont jeté le vélo à la mer. Elle a perdu sur les deux tableaux, celui de la liberté et celui, essentiel, du statut social : répudiée, elle n'existe plus socialement, elle n'existe plus tout court.
Le silence des femmes
Une réflexion s'impose, concernant le silence d'Ahou et celui des participantes à la course. Les femmes ne parlent pas, élément qui de fait les condamne à une solitude absolue, élément qui à lui seul indique leur mise à l'écart de la société et de la vie au sens non biologique du terme. Car si l'homme est un animal social et parlant, comme le dit Aristote, ces femmes sont cantonnées à une sorte d'infra-humanité. L'opposition d'Ahou se manifeste uniquement par le gestes de son corps, elle n'en est même pas au stade où elle puisse défendre sa liberté par le verbe.
Il me semble que ce silence valant séparation indique une chose essentielle sur le rôle que jouent les femmes dans l'oppression qu'elles subissent. Ahou en tête de course entend au passage les médisances de ses collègues vélocypédistes, cancans qui équivalent à un bannissement : elle a été répudiée, elle sait qu'elle ne trouvera plus personne à qui parler, elle sait qu'elle ne sera plus qu'un objet de ragots et mise au ban. Ce sont bien les femmes qui mettent en oeuvre les lois de leur aliénation, ce sont la grand mère et la mère d'Hava qui s'apprêtent à enfermer la fillette, ce sont ses congénères féminines qui valident l'exclusion d'Ahou de la société.
Temps-spirale et espace ouvert
Avec Ahou, la ligne du temps s'est brisée, on en revient au cercle. Mais le cercle est maintenant comme une spirale,
et non plus comme l'éternel retour du même. Houra est une vieille femme, ce qui lui confère une certaine liberté. Comme disait un vieux marocain de mon quartier à sa femme : « Allez, tu peux
apprendre à lire maintenant : je m'en fous, tu es vieille.». Pour peu que la dame soit veuve, sa liberté en est accrue. Houra ne semble pourtant pas entrer dans cette catégorie : elle serait
plutôt vieille fille, jamais mariée ou répudiée, comme pourrait l'indiquer sa volonté d' « adopter » un enfant, ce qu'elle propose à deux d'entre eux. Sans doute Houra est-elle une
femme de tempérament libre, la version vieillie de Ahou restée seule, et à qui, la viellesse venue, un héritage offre une marge d'action inattendue.
Houra donc a décidé de s'offrir « tout ce qu'elle n'a jamais pu avoir », de rattraper le temps perdu en
quelque sorte. Elle hante à cet effet le bazar dans son fauteuil roulant, poussée par un petit garçon, et se trouve bientôt à la tête d'une véritable procession de charriots qui transportent ses
achats.
Pourtant, il lui manque quelque chose, elle ne sait plus quoi. Pour retrouver ce qu'est cette chose qui lui fait
défaut, elle fait installer sur la plage les meubles et la vaiselle qu'elle a achetés. L'image là encore est très claire, Houra installant sa maison dehors, là où une femme n'est pas censée être,
exhibant à tous ses possessions, et de ce fait, ce qu'elle est, ce qu'une femme ne doit pas faire. Elle ira jusqu'à embarquer le tout sur des rafiots de fortune, ce déplacement élargissant encore
son espace.
La limite n'est plus spatiale, elle est désormais temporelle, car Houra est vieille. Son horizon est celui de la mort. Sa liberté est à ce titre dépourvue de perspectives, tout comme lui manque toujours cet objet qu'elle ne se rappelle plus. Sa liberté rappelle celle de Hava enfant, réduite au moment présent.
Hava d'ailleurs la contemple depuis la plage : il est midi passé, elle est devenue femme et n'a plus qu'à attendre le temps de la vieillesse pour vivre, sinon librement, du moins pour elle-même. La boucle est bouclée, le film dans sa durée nous a ramenés à son début. Le temps des femmes est bien circulaire.
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Mickey
