Insaisissable femme
Marnie, au titre français curieusement traduit par « Pas de printemps pour Marnie » est de l'avis de Hitch
himself le plus indéfinissable de ses films. Le plus étrange aussi. Passionnante étrangeté, en ce qu'elle n'est pas gratuite et ne vise pas, précisément, à faire original. Passionnante étrangeté
en ce qu'elle reflète le propos, à savoir ce mystère que constitue l'hystérie féminine, voire la jouissance féminine, voire la féminité tout court. Comme toujours avec Hitchcock, il faut en passer par les menus détails de la narration et de la mise en scène pour accéder à une
vision d'ensemble.

Une jeune femme brune, de dos, s'éloigne sur le quai d'une gare déserte en serrant un sac jaune sous son bras : l'effet de perspective est saisissant, ainsi que la ressemblance avec un tableau de
Hopper par exemple. Qui est-elle, où va-t-elle, à quoi ressemble son visage que nous ne voyons pas ? Tout ce que nous en savons, c'est qu'elle a de belles jambes, ce qui nous en fait une belle
(de jambe). La scène suivante la montre dans un hôtel, où elle s'empresse de sortir des liasses de billets de sa valise et d'ôter la teinture noire de ses cheveux : ainsi donc, l'inconnue n'est
pas une vraie brune. Là encore, ses raisons nous échappent. De là à en conclure qu'il est sans doute question du mystère de la femme, il n'y a qu'un pas que je franchis allègrement, aidée en cela
par les quelques considérations que m'inspirent un autre film d'Hitchcock, et l'obsession du maître lui-même pour un certain type de
figure féminine (les blondes froides, le feu sous la glace, tout ça).
Qui est donc cette fausse brune ?
Une scène très drôle et très décalée nous en dit plus, d'une façon qui nous laisse néanmoins aussi démunis
qu'auparavant : l'ancien patron de la fausse brune, qui s'est apparemment défilée en emportant la caisse, rumine sa déception et livre à la police quelques pauvres éléments anthropométriques :
son ex-secrétaire voleuse mesure telle taille, pèse tel poids, et affiche de belles dents. Ainsi que la fâcheuse manie de tirer sa jupe sur ses genoux d'un air pudibond, comme si on allait lui
faire illico la misère sexuelle. Rarement personnage principal aura été aussi indéfiniment campé. Jusqu'à son nom que l'on ignore....
Celui-ci sera finalement évoqué lors d'une visite de la jeune dame à sa mère, femme du peuple à moitié infirme
vivant près du port de Baltimore. Les scènes filmées chez la mère sont oppressantes et produisent un curieux effet de dissonance : ne serait-ce que socialement, mère et fille ne
« collent » pas. Marnie a le train de vie et l'allure d'une bourgeoise, alors que Berenice, sa mère, est clairement une femme du peuple. Comment, issue de ce milieu, Marnie a-t-elle pu
déjouer le déterminisme social et se transformer en femme éduquée ? Pourquoi, face à sa mère, se comporte-t-elle comme une enfant, jalouse de la petite voisine que garde Berenice, mendiant
désespérément son affection ? Pourquoi veut-elle jeter à la poubelle les glaïeuls rouges qui sont sur la table ?
De toutes ces questions ressort une seule certitude : la maman a une véritable obsession de la « decentness » , une angoisse forcenée et puritaine de tout ce qui fait « mauvais
genre ». De ce rigorisme coincé découle naturellement un rejet des hommes, sournoisement dangereux, et dont, n'est-ce pas, on peut très bien se passer. On est si bien entre femmes...Entre
femmes oui, mais il est notable qu'en l'occurrence ne règne aucune égalité : Marnie chez sa mère n'est pas une femme mais une petite fille, comme l'indique toute son attitude, comme l'indique
aussi la taille de la maison, qui ressemble à une miniature, ou celle de sa chambre, qui est une chambre d'enfant.
La façon dont est représenté l'espace de la maison maternelle, espace en réduction, correspond à la régression que
subit Marnie lorsqu'elle s'y trouve. Cette régression s'accompagne comme il se doit d'une angoisse diffuse : lorsque Berenice vient voir sa fille qui cauchemarde, l'ombre agrandie de sa
silhouette qui descend l'escalier suscite l'effet d'un maléfice en action, d'une étrangeté qui relève presque du fantastique et crée le malaise.

Animal femelle
Bref, nous commençons malgré tout à obtenir quelques réponses sur l'ex-brune devenue blonde : Marnie accède à
l'argent par le vol, par l'utilisation de divers déguisements et fausses identités qui lui permettent de leurrer et de dévaliser de crédules patrons. Une mécanique discutable sur le plan moral,
mais bien huilée puisqu'elle lui garantit sécurité financière et promotion sociale. Mythomane, voleuse, et très seule dans la mesure où personne ne peut la connaître, toujours déguisée
qu'elle est. Même sa mère ignore ses véritables activités. Or, c'est par l'irruption d'un homme, Mark Rutland, jeune et joli veuf, que la mécanique va se gripper et que l'intériorité de Marnie,
si tant est qu'elle existe, commence à être rudement questionnée.
Mark a eu l'occasion de croiser Marnie sous une de ces identités bidon, et la reconnaît lorsqu'elle postule chez lui pour un emploi de secrétaire : le rapport de
force est en sa faveur parce qu'il sait qui elle est (ou du moins sait-il déjà qu'elle ment et qu'elle vole). Pour la première fois, Marnie, par ignorance de la véritable situation, ne maîtrise
pas tous les paramètres en jeu, ce qui fait d'elle une proie. Car il est bien question pour Mark de saisir l'intériorité de l'autre, de la capter, voire de la capturer : zoologue par passion, il
étudie et apprivoise les animaux sauvages, inapprochables à l'abord. Marnie n'est-elle pas après tout une femelle, mystérieuse bestiole qu'il convient d'amadouer pour mieux en maîtriser la vie
psychique ? Femelle dérangée qui plus est, kleptomane et mytho. Le challenge est intéressant et l'enjeu relève bien de la captation de l'autre, autre sexuel et autre psychique. Le bureau de Mark
recèle également des statuettes pré colombiennes, réminiscences du goût freudien pour les objets d'art archaïques, signe aussi qu'il va falloir aller fouiller dans les tréfonds de la psyche
marnienne pour trouver l'origine de ses symptômes. Une de ces statuettes sera brisée, prémonition de l'échec de la psychanalyse en l'occurrence....
Lutte en vue de la connaissance
Si Mark engage Marnie, c'est donc pour pouvoir l'étudier au même titre qu'il étudie les guépards ou toute autre
espèce dangereuse. A cet intérêt quasi scientifique vient bientôt s'adjoindre une autre forme d'intérêt, beaucoup moins rationnel. Mark perd en effet sa position de maîtrise sur l'objet étudié
lorsqu'il voit Marnie en position de faiblesse, terrassée par l'angoisse que déclenche chez elle un orage. N'est-ce pas là le propre de l'amour que de s'éprendre des failles d'une personne ? Mark
quitte alors la position dominante de l'observateur scientifique pour celle de l'amoureux passionnel, ce qui inverse le rapport de force entre les deux pôles de la relation, pôle mâle et
pôle femelle. Marnie quant à elle, si elle semble répondre aux avances de son patron, reste en réalité dans sa logique habituelle : vider le coffre-fort et mettre les bouts, tel
est l'objectif. Le rapport de force tourne là en sa défaveur lorsque Mark, amoureux mais pas fou, la rattrape au tournant et lui fait avouer le vol. Le chasseur en lui reprend alors le
dessus, et organise un piège en forme de chantage, piège parfaitement au point : elle l'épouse dans la semaine et il ne dira rien.

Puisque le désir de Marnie ne correspond pas à ce qu'il attend, il va profiter des circonstances pour le contraindre. Sauf que sauf que, par définition, le désir ne se laisse pas contraindre.
Marnie mariée de force va révéler une autre de ses phobies (nous savons déjà qu'elle est phobique du rouge et de l'orage), celle du contact physique avec un homme. Par là même, elle va à son
tour obliger Mark à affronter sa propre hystérie. Il a eu ce qu'il voulait, le mariage, mais il a simultanément échoué dans la mesure où Marnie se refuse fermement à lui. Le voilà ainsi
confronté à son propre désir, aussi tordu que le sont les phobies de sa femme : rendu fou par l'abstinence, poussé dans ses retranchements par la frigidité de Marnie, le gentleman blasé et aristo
se trouve en proie à d'ancestrales pulsions qui le poussent presque à commettre un viol. La scène nous montre les jambes dénudées de Marnie et ses yeux, agrandis et vides ; elle est comme
une poupée, comme une morte. La fin du film (où l'on découvre l'origine des troubles de la jeune femme) nous permet rétrospectivement de donner à cette scène un sens supplémentaire : à son insu,
Marnie remet en scène le trauma, instrumentalisant ainsi Mark pour lui faire tenir le rôle du violeur, fondateur de sa névrose. Elle est en ceci la plus forte, son inconscient dictant sa loi à
celui de son mari. La manoeuvre est perverse : l'autre est sa créature dont le désir propre se voit détourné à son profit à elle, qui lui fait rejouer la scène traumatique originelle. Puisque le
mot est lâché, perverse, allons donc jusqu'au bout ! On le sait, rien ne fait davantage plaisir au pervers que de tenir en échec toute tentative de guérison, que de faire tourner en bourrique le
psychanalyste et avec lui l'ensemble de la machine freudienne.
Jouer au docteur
Et Marnie en effet ne manquera pas de se gausser de Mark lors d'une scène formidable et parodique de psychanalyse
sauvage, construite comme un de ces premiers cas cliniques étudiés par Freud. L'expérience en effet vient de prouver à Mark qu'il ne suffit pas de forcer le corps de quelqu'un pour s'approprier
sa psyche. Constatant les limites de la zoologie, il décide donc de se faire psychanalyste, médecin de l'âme pressant son épouse de questions en vue de faire émerger le trauma originel, clé
magique de la guérison. Ce faisant, il se contente de changer de costume puisqu'il entend malgré tout rester dans la posture dominante de celui qui détient le pouvoir de guérir. Las ! C'est
encore une fois compter sans le désir de Marnie qui ne le lui envoie pas dire : qui est-il donc pour usurper ainsi ce rôle et prétendre la comprendre et la soigner ? Un pathétique apprenti
sorcier, auquel elle renvoie habilement la balle : ne serait-ce pas plutôt lui le barjo, pathologiquement acharné à sauver une folle qui ne lui a rien demandé, épris d'une voleuse et d'une
menteuse qui, de plus, ne veut pas de lui ? Quant à l'origine tant convoitée du trauma, ce n'est qu'une illusion. Elle peut lui en fournir à la pelle, des souvenirs
signifiants...

Ce n'est pas seulement Mark qui usurpe un rôle qui n'est pas le sien, c'est la psychanalyse en soi qui n'est qu'usurpation, recherche illusoire de réminiscences
illusoires, recettes minables exercées par des hystériques sur d'autres hystériques, les premiers se refaisant une apparente santé mentale sur le dos des seconds. La posture du psy est une
mascarade parce qu'entre autres, elle implique un rapport de supériorité du « sujet supposé savoir » sur le patient. Or, le psy est malade au même titre que son patient, s'acharnant
masochiquement à vouloir guérir celle qui, ma foi, n'a aucune prétention au changement. Marnie renvoie en miroir à Mark ce qu'il ne veut pas savoir, la folie de son comportement. Aussi pervers
qu'elle, il se déguise pour dénier la réalité : il veut faire de sa femme sa créature et simultanément, il cherche sa propre dépossession, comme en témoignent le fait qu'il se ruine pour
rembourser ceux que Marnie a volés, perdant encore un peu plus de pouvoir et de virilité dans ce mariage infernal.
Autant pour lui et pour ses tentatives de sauvetage.
Femme-néant
Le bénéfice que retire Marnie de ses symptômes n'est pas uniquement financier : en volant, elle comble son vide
intérieur et se maintient hors de toute relation affective adulte avec ses semblables, restant la decent fifille à sa maman, soumise et perverse. On comprend bien que la psychanalyse sauvage que
tente son époux la fatigue, au point qu'elle tente de se suicider. Que gagnerait-elle en effet à bousculer cet équilibre qui la préserve de la souffrance ? Elle serait alors confrontée à son
néant, avec lequel ces divers déguisements lui permettent de vivre, et même de bien vivre : si on lui enlève ceux-ci, il n'y a plus que le vide, un vide insupportable dans le sens où il n'est pas
moteur du désir mais pulsion de mort. L'organisation faite autour de ce néant est celle de la perversité (mensonges, manipulations, déguisements etc).
Seul son cheval, Forio, semble la rendre vivante, la faire enfin accéder à son désir. Mais c'est précisément parce
qu'il n'est pas humain : l'animal ne contredira jamais ce que l'on projette sur lui. Il symbolise la force et la vitalité qui font défaut à Marnie, il représente la béquille vivante qui comble
ses failles. Forio fait partie de l'économie psychique malade de Marnie. Et c'est cette part fantasmée d'elle-même qu'elle tue lorsqu'elle l'achève d'un coup de revolver. En le tuant, elle
s'apprête au changement pour, peut-être, enfin se risquer du côté de l'affectif.
Cette prise de risque passe nécessairement par une confrontation avec le personnage de la mère, Berenice, dont on
pressent qu'elle détient les clés de l'énigme. Marnie en se refusant à son mari se soumet à l'interdit maternel (les hommes sont répugnants, il faut faire sans eux), à la froideur affective et
sexuelle qu'elle a toujours connue. Marnie est comme sa mère veut qu'elle soit, frigide, c'est donc par la mère que doit advenir la résolution de cet immobilisme insupportable.
La scène de réminiscences est déclenchée par une révélation concrète : Berenice avant d'être une mère la morale faisait commerce de ses charmes auprès des marins du port. Passée de putain à
puritaine, de viande à soldats à grenouille de bénitier, où se trouve sa jouissance ? Toujours en contrepoint des hommes, réduits à des clients ou à des ennemis, réduits autrement dit à ne pas
exister pour eux-mêmes. Pour Hitchcock dans ce film, la femme est toujours glace, incapable d'aimer un homme. La « guérison » de Marnie ne garantit en rien qu'elle puisse vivre avec
Mark. Tout ce qu'on peut savoir, c'est qu'elle a retrouvé sa mère, qui justement n'a pas besoin des hommes....