Mère déprime
la tête de maman, de Carine Tardieu, a comme une dimension rabelaisienne, mais en relief : si
on ne sait pas ce qu’il y a dans la tête de Juliette, quarantenaire neurasthénique, du moins est-on très vite informé de ce que recèlent ses intestins : de toutes petites crottes très difficiles
à sortir et surtout des pets, des pets, en veux-tu en voilà…. Quant au reste, le spectateur n’a d’autre choix que de suivre Lucille, la fille de Juliette, dans ses supputations : sa mère serait
hantée par une horde transgénérationnelle de morts familiaux, aux cadavres jamais retrouvés, et comme tous les morts, calmes, si tellement calmes… Caca, prouts et fantômes, Lucille, 15 ans, nous
présente sa maman, absence mollement présente et énigme vivante.
Psy-psy de service
Enfin, vivante, c’est vite dit : le projet qui donne sens à l’existence de Lucille (comment ranimer un cadavre qui,
bien qu’il marche et parle, semble irrémédiablement attaché à son état de légume ?) relève plutôt d’un grand jeu-concours à la Sainte Rita que de l’objectif réalisable.
Pour amorcer son projet, Lulu a une arme imparable. En accord avec son époque, elle véhicule en effet tout un
concentré d’idéologie psy-psy, sorte de grille unique psycho marabout-flash bien pratique pour tout comprendre de la vraie réalité qui se cache derrière les apparences, au sens si peu immédiat.
Fidèle donc aux règles intellectuelles régissant la rédaction de la presse féminine en général, de Psychologies-magazine en particulier, des émissions de télé, et des guides Hachette pratique,
elle va consciencieusement expliquer le délabrement de sa mère « psychogénéalogie, psychosomatique et toc, dépression », tout en l’interpellant mentalement « grosse conne, salope ». Bien de son
temps, ouais, tu l’as dit.
Cette glose herméneutique n’est sans doute pas tout à fait dépourvue de pertinence, et c’est bien là le souci : la
psycho marabout flash n’a quelque part jamais entièrement tort, pour la mauvaise raison qu’elle ne prend aucun risque intellectuel, rangeant chaque bout de réel dans ces grosses cases toutes
faites, sans nuances et pas trop difficiles à comprendre qu’affectionnent tant les gens du jour d’aujourd’hui, un peu fainéants du bulbe disons les choses comme elles sont.
Mais pour un cinéaste, qui n’est pas un gent du jour d’aujourd’hui comme les autres, et qui n’entend pas gagner sa
vie grâce aux tirages chaque mois plus formidoubles d’un magazine féminin, il est hors de question d’en rester là : c’est pour ça que la réalisatrice va remonter le fleuve, pagayant de la psy-psy
abâtardie à son origine (la psychanalyse) et dénichant du même coup le trauma fondateur de la dépression de Juliette. Balèze.
Scène primitive
Fidèle à l’impératif psychanalytique (comprendre pour aider), Lulu va donc se lancer à l’assaut de l’énigme maternelle avec la grâce délicieusement pataude de l’éléphant lâché dans un magasin de porcelaine. Mais pour décrypter le rébus, il lui manque quelques pièces essentielles.
De façon fort opportune, ces pièces vont bientôt tomber de l’étagère de la cave : une photo de Juliette en
tahitienne avec de la paille dans les cheveux, et un film super 8 dont la susdite photo est extraite, la montrant en plein exercice de séduction avec un certain Jacques Charlot (ce nom, mon Dieu,
ce nom…), lequel se trouve ne pas du tout être le père de Lulu. Par delà son contenu (car on se doute bien que Juliette n’a pas toujours été constipée), ce bout de film revêt une importance
significative, parce qu’il introduit en déployant un petit moment du passé la seule modalité capable de briser l’immobilisme qui marque la famille : le temps.
Mais en même temps que ce petit bout de film révèle le temps, il l’abolit et le fait disparaître. Par quel tour de
passe-passe cette sorte d’Aufhebung cinématographique est-elle possible ? Précisément parce qu’elle est cinématographique. Expliquons-nous : ce film super 8 est un film d’avant le film et un film
d’avant Lulu. Il renvoie au passé narratif, à une histoire d’avant l’histoire : c’est une trace du passé, miraculeusement conservée.
Mais il se trouve que cette trace du passé, qui n’est qu’une suite d’images en mouvement (et on sait bien que l’image est par essence lacunaire, et que, par une sorte de vicieuseté intrinsèque et fort pénible, plus elle montre, et plus elle cache, ah la vilaine), renvoie également au fantasme numéro 1 de Lulu : voir sa mère sourire et être heureuse. Or, par définition, un fantasme (n’oublions pas que phantasma en grec signifie image, élément essentiel de la démonstration) n’a cure du temps. Il s’en fiche, il s’en contrefout, il s’en tape. Tel le pet sur une toile cirée, le temps glisse sur le fantasme sans jamais l’amoindrir. Parce qu’il relève exclusivement du désir et que le désir fait fi de Cronos, le phantasme est un bras d’honneur perpétuel à la face de réalité qui elle, ne connaît que le temps, ah, la nulle. C’est pour ça que rien ne bouge chez Juliette, malgré les années qui passent. C’est aussi pour ça que Lulu refuse à coup de poings la réalité d’une relation amoureuse : en indécrottables hystériques, elles entendent bien toutes les deux persévérer dans l’illusion, et continuer à vibrer à l’unisson de leurs névroses respectives.
Une preuve de plus, lecteur de peu de foi ? Lorsque Lulu retrouve Jacques, le grand chaman qui a su rendre sa mère
heureuse, elle l’hallucine comme la réplique exacte et non vieillie du jeune homme présent dans les images datées d’il y a 20 ans. « Je suis un fantasme, et les fantasme ne boivent pas. » lui
précise gentiment cet avatar fantomatique, soucieux de ne pas la tromper plus longtemps sur la marchandise. Avec un mauvais goût certain, nourrissant notre penchant avoué pour les jeux de mots
faciles, on pourrait préciser que non seulement les fantasmes ne boivent pas, mais qu’en plus ils ne mangent pas de pain, étant à la fois le reflet du désir et le raccourci le plus rapide pour le
satisfaire.
Mais heureusement, la réalité a plus d’un tour dans son sac, et ne manque jamais, perfide, de se rappeler à notre bon souvenir. Pour faire efficace, il suffit de faire simple : une bonne calvitie, une petite brioche entre deux épaules voûtées, des rides, tout de suite, ça vous calme le fantasme. « Qu’est-ce qu’il a pris dans la gueule en 20 ans ! » s’exclame Lulu in petto en voyant le « vrai » Jacques. Et Lulu, qui est très psy-psy mais aussi très naïve (y aurait-il d’ailleurs un rapport de cause à effet ?) pense guérir sa mère de ses souvenirs perdus en la confrontant à l’abjecte réalité : oui, Jacquot en a vraiment pris dans la gueule en 20 ans.
Trop jeune encore, elle ignore que la réalité n’est qu’une construction de l’esprit et que l’esprit est en majeure
partie gouverné par le désir. Rides pas rides, brioche pas brioche, le désir s’en moque, et heureusement d’ailleurs pour les moches et les vieux. Ce n’est donc pas de cette façon que la réalité
va reprendre ses droits. Comme la réalité ne ressemble pas à une comédie, et qu’elle a même plutôt une tendance naturelle au drame, la réalisatrice va en mettre une bonne dose dans son film, tout
en réglant son compte à la thèse du psychosomatique tous azimuts : les pets de Juliette ne sont pas dus à sa dépression, mais à un cancer avancé. Juliette est vraiment malade, et là, le fantasme
ne peut tout simplement plus tenir. Parce que Juliette va bientôt mourir, parce que l’horizon de la mort se rapproche, le temps peut recommencer à dérouler son fil dans la tête des personnages et
les replacer de ce fait dans une logique vitale.
Lulu peut s’éveiller à la sexualité et à la vie amoureuse, et enfin admettre la filiation qui l’unit à sa mère. Quant à Juliette, elle peut être heureuse avec Jacques, et sortir 20 ans après de l’injonction maternelle la privant d’un homme qui l’aime et qu’elle aime. Elle pourra dire à sa fille qu’elle l’aime, et rétablir entre elles ce dont sa mère, sorte de petite bonne femme odieuse ayant délibérément organisé la mort psychique de sa fille, a aussi voulu la spolier : un enfant qui soit le sien.

Son dernier film le
Direktor, alimente encore ce malentendu. Alors qu’il se fend d’une comédie qu’il prend bien soin de signifier comme telle (les repères, toujours et encore), voilà que, d’une seule voix, tout le
monde se met à avoir des visions : le Direktor, fable morale et sociale évoquant la violence insoutenable du monde du travail en général et de l’entreprise en particulier, dénoncerait la
manipulation inhérente au capitalisme, lequel, comme personne ne s’en doutait, fait fi de l’humain au profit du profit, et patati et patata. Lars von Trier en altermondialiste, on aura tout
vu.
