Lundi 11 janvier 2010 1 11 /01 /2010 07:26
 Rêvée réalité

 

Tetro de Coppola père, est à la fois un film magnifique et une oeuvre dont l'essence même est intrinsèquement cinématographique : ni le discours, ni la narration, ni même l'esthétique ne priment, ils sont entièrement subordonnés à des jeux visuels qui confèrent sens et structure au film. Ainsi le noir et blanc indique-t-il les scènes qui se déroulent au présent (il revêt en outre différents nuances selon les circonstances), et la couleur, qui parfois relève du technicolor, les scènes qui se sont jouées dans le passé. Les jeux d'ombre et de lumière, l'usage du numérique, les différents formats qu'utilise le réalisateur accentuent encore l'onirisme qui inspire Tetro.

 

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Le visuel par delà l'esthétisme, voilà donc ce qui m'a frappée en regardant ce film. Et c'est là que nous sommes bien embêtés, car s'il est une chose qui échappe à l'analyse, c'est bien l'image en mouvement, singulière et mouvante, fuyante, là où on aimerait du signifiant narratif qui resterait toujours valable indépendamment de l'image. Aussi pour contourner l'obstacle allons-nous examiner les effets que suscite le visuel sur nous, effets dont le moindre ne laisse pas d'être surprenant : l'image imagée à ce point suscite avant tout un prenant sentiment d'irréalité. Le sensible devient, sinon fantastique, du moins irréel. Ah, mais foutre ! Trêve de considérations oiseuses ! L'histoire, bordel !

 

Camera obscura

Benjamin, jeune marin de passage à Buenos Aires, y retrouve son frère Angelo perdu de vue depuis longtemps, écrivain maudit en rupture de ban avec sa famille. Bizarrement, Angelo exige de se faire appeler Tetro. Tetro Angelo est par ailleurs bizarre, caractériel et imprévisible, écorché vif de toute évidence pas facile à vivre. En ménage avec une femme charmante dont on apprend qu'elle fut sa psychiatre lors d'un séjour en hôpital pour dingos, sans activité identifiable, Tetro a en son temps écrit des textes autobiographiques, textes que retrouve Benjamin et qu'il entreprend aussitôt de déchiffrer. Ceux-ci en effet sont codés et ne peuvent être lus qu'à l'aide d'un miroir : là encore, la logique est celle de la photographie : le sens du texte apparaît par inversion, tout comme l'image sur le fond blanc de la camera obscura. Ce qui signifie que Tetro, lorsqu'il écrit, inverse lui-même les lettres, effectuant un travail de transcription d'ordre (photo)graphique.


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Quant au contenu des textes qui traitent toujours de l'histoire familiale des deux frères, il est lui aussi mis en images via des flash backs en couleur filmés en 16/9. Ceci prête de fait à la narration une dimension non seulement imagée, mais encore imaginaire : est-on dans un vieux super 8 familial, dans une comédie musicale des années 60, au théâtre ? Peu à peu, le secret qui fonde l'étrangeté du comportement de Tetro va nous apparaître, par flash backs d'abord, puis révélé par le héros lui-même.

 

Spectacle vivant

Mais toujours, toujours, subsiste ce sentiment d'irréalité qui d'une certaine façon nous tient à distance de l'histoire elle-même : le personnage du père évoqué dans les flash-backs est il réel, l'oncle Alfie existe t-il vraiment ? De même la danseuse, ancienne petite amie de Tetro séduite par son père, ne serait-elle qu'un simple jouet, poupée mécanique démembrable et de ce fait peu incarnée ? Tous ces personnages ne sont-il pas simplement le fruit d'une fabulation, d'une mythologie familiale sortie du cerveau joueur et, disons-le clairement, un peu dérangé de Tetro ? Plus que de manipulation cependant, il est ici question de rêve : Tetro rêve-t-il ce dont il parle, ou parle-t-il bien du réel ? Comme dans Les méditations de Descartes, le critère permettant de distinguer onirisme et réalité semble ici ténu, peu fiable.

Jusqu'au quartier de la ville où se déroule l'action, La Boca à Buenos Aires, qui ressemble à un décor de théâtre, atemporel, proche et lointain, plus proche d'un fellinien village italien que de l'Argentine contemporaine. L'effet est bien entendu délibéré, le théâtre jouant un rôle important dans le film, tout comme la danse et la musique. Le cinéma arrive dans Tetro à reproduire l'effet du spectacle vivant, cet effet d'imparfaite illusion qui oblige le spectateur à compléter de lui-même par l'imagination les lacunes, les défauts que suppose la scène théâtrale. Les scènes de ménage entre le patron du café théâtre et sa femme ont un caractère éminemment théâtral (à tous les sens du terme), le « Fausta » présenté au café théâtre est un condensé de références diverses, du drame à l'opéra-comique en passant par le spectacle de strip tease, toutes chose se déroulant exclusivement sur une scène, in vivo.

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Avec Tetro, le cinéma rend au théâtre ce qu'il lui doit, puisque c'est encore dans le même café théâtre que se joue le coeur du sujet, via les écrits de Tetro mis en scène par son frère. De même ce récit autobiographique est-il une réminiscence des contes d'Hoffman, opéra qui inspira un film les chaussons rouges, également cité. Les liens de parenté entre spectacle vivant et cinéma, entre littérature et cinéma sont essentiels et indissolubles, et la grande force de Coppola est de ne pas faire ici de théâtre filmé, mais bien du cinéma, nourri aux mêmes sources que le drame et la littérature.

L'usage du numérique en témoigne, qui permet de faire apparaître la mer sur le plateau lors d'une scène de danse, tour de magie qui ne saurait avoir lieu ailleurs que dans un film. Les passerelles sont jetées entre les arts et créent un objet passionnant.

 

Onirisme

Le cinéma, inversement au théâtre dont le dispositif limite les possibilités d'illusion, se doit de créer par l'artifice un grand effet de réalité. Or, si Tetro est une oeuvre cinématographique, elle revendique au contraire l'irréalité, l'onirisme comme but final et raison d'être. Voilà donc un objet paradoxal, objet essentiellement visuel où n'apparaît que l'intangible, celui des sentiments qui animent les personnages. L'histoire n'est ni secondaire ni première, totalement imprégnée de jeux visuels qui traduisent sensiblement l'univers mental dans lequel évolue Tetro, qui fut, ne l'oublions pas, fou, univers peuplé d'ombres et de lumières, de souvenirs recyclés par l'imagination, de clichés aux deux sens du terme qu'il s'agit d'animer.

Etrangement, Tetro m'évoque un autre film, Spider de Cronenberg, bien qu'il en soit a priori très éloigné du point de vue de l'histoire racontée. Dans les deux films, nous avons accès à un univers intérieur marqué par la folie. Dans Tetro, ce monde s'ordonne autour de la figure du père, ironiquement surnommé « Sa grandeur ».

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En plus d'incarner totalement le pater familias, celui-ci est un grand chef d'orchestre, une star internationalement reconnue. De quoi peser lourd sur la psyché de ses fils, soumis dès l'enfance à l'écrasante force de la supériorité du paternel, peu enclin à tolérer les germes de la rivalité chez ses enfants.

 

Le grand cirque du succès

Si la violence du père n'est pas physique, elle aliène Tetro par sa toute puissance artistique, validée par le succès. « Il ne peut y avoir qu'un génie par famille » assène Sa Grandeur, qui demandera à son frère lui aussi chef d'orchestre, mais moins successfull que son cadet, de ne pas utiliser son nom de famille pour ne pas créer d'amalgame entre le génie qu'il est et le tâcheron avec qui il se trouve partager un lien de parenté.

Si Tetro parle de la création artistique, il ne peut qu'évoquer son corollaire, la reconnaissance publique et médiatique, celle précisément que Tetro se refuse à affronter. L'improbable festival auquel se rendent les deux frères (qui décerne le prix du Parricide !) rend compte avec ironie du cirque (encore un art du spectacle) qui constitue les alentours de la création, voire son objectif : le succès. Dans le cas du père, le succès a mené à une forme d'aliénation, le coupant de sa famille, le poussant à renier la loi des générations qui veut qu'un père ne vole pas la fiancée de son fils. Dans le cas de Tetro, le succès n'a pas d'effet : ce qui le laisse enfin en paix avec lui-même et les autres, c'est la révélation du secret, de la vérité, révélation qui se trouve partiellement dans ses écrits. Le succès vient de surcroît, et ne peut à ce titre l'aliéner.

 

Par zarzuela - Publié dans : Considérations d'ordre cinéphilique - Communauté : Cinéma
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Mardi 5 janvier 2010 2 05 /01 /2010 07:26

Dissolution vers l'âge adulte


Le troisième film de James Gray, dont le titre reprend la devise de la brigade des stups new-yorkaise, s'ouvre sur de très belles photos en noir et blanc, photos prises sur le vif dans les années 80 qui montrent des policiers opérant en direct. Dealers, seringues, yeux révulsés, corps massifs et uniformes en action : pourquoi cette ouverture sur des images d'emprunt, images fixes qui inscrivent le film à la fois dans le registre de l'image non cinématographique, dans une représentation documentaire du réel et, simultanément, dans une certaine mythologie urbaine et sociale ?


Paillettes et noir et blanc

Ces photos représentent en fait la toile de fond, le décor duquel Bobby, le héros va se rapprocher de plus en plus jusqu'à s'y fondre totalement, au sens premier du mot, s'y dissoudre.

La scène suivante, d'une sensualité torride, témoigne d'une ostensible rupture : filmée en couleurs chaudes sur un air de Blondie, elle se déroule dans une chambre située au coeur d'une grande boîte de nuit. En quelques minutes, on passe d'un univers à l'autre, univers aux antipodes bien qu'ayant chacun à voir avec la nuit. Noir et blanc contre couleur, plaisir contre violence, la nuit sur le devant de la scène, glamour, chaleureuse et chatoyante, la nuit à l'extérieur, l'envers du décor, froide, noire et impitoyable.

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Sur le devant de la scène, Bobby Joaquin Phenix en héros flamboyant, roitelet de la night new yorkaise en pleine ascension, patron de la boîte. Bobby a une somptueuse copine portoricaine, une tendance très tendance à la défonce, et....un père flic dont il ne porte pas le nom pour de confuses raisons. D'emblée, il se trouve donc en porte à faux avec sa filiation, c'est à dire aussi avec les valeurs et la tradition familiale : son frère Joseph, comme le père, est flic aux stups. Le rôle du mouton noir de la famille fait partie de ces classiques éternellement revisités, et Bobby l'assume pleinement, exaspérant sa famille (exclusivement masculine, nous pouvons d'ores et déjà le noter) par sa désinvolture, ses fréquentations douteuses et le milieu dans lequel il évolue. Comme toute brebis galeuse en rupture de ban, il s'est aussi choisi une famille d'adoption, celle de son vieux patron russe, folklorique et chaleureuse à souhait.
Mais naviguer ainsi entre deux univers opposés ne se fait pas sans risque, celui notamment de ne pouvoir tenir très longtemps le grand écart. Son père et son frère rappellent bien vite Bobby à la réalité : un russe fréquentant son établissement, neveu du patron-papa-d'adoption et dealer notoire, va faire l'objet d'une enquête à laquelle il serait bon que lui, Bobby, apportât quelle collaboration. Une amorce de dilemne moral pointe ici le nez : Bobby saura-t-il choisir son camp, camarade ?

 

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Le bien le mal, hors du temps

Avant de répondre, nous lèverons au passage un petit lièvre temporel qui nous mènera des considérations sur l'ordre moral qui, selon certains, grèveraient le film. Nous remarquerons ainsi que l'univers des policiers semble se situer hors du temps contemporain, comme en témoigne la fête de nouvel an qui pourrait aussi bien se dérouler dans les années 50 ou 60, à l'instar de celui de la slave famille d'adoption, sorte de cliché sur la Russie éternelle, entre chaleur humaine, samovar et gâteau au fromage. La boîte de night en revanche ressortit clairement de son époque, les eighties branchées.
Mais l'époque n'est qu'un travestissement, l'époque ne fait qu'arborer de factuels oripeaux qui masquent à peine le fait que les forces antagonistes à l'oeuvre sont celles du bien et du mal, atemporelles sinon éternelles. Le bien du côté des flics, le mal, on finira par l'apprendre du côté des russes. James Gray se ferait-il ainsi l'apologiste des valeurs chrétiennes mises à la sauce US, comme certains le lui ont reproché ? On ferait injure à la grand intelligence du réalisateur en croyant cela : il fait en réalité référence aussi bien à Shakespeare, à la tragédie antique, à la mythologie, au judaïsme ashkénaze qu'à la Bible des Wasps. références mêlées qui font de l'Occident une réalité protéiforme et complexe dont il rend compte, loin de la logique binaire de l'Amérique de Bush.
Cette réalité se manifeste entre autres par la complexité de l'individu, du sujet tiraillé entre diverses exigences, pour faire vite et sans surprise, celles de son désir et celles du réel. Clairement, Bobby privilégie son désir au détriment de son devoir, avant d'inverser dramatiquement la tendance après le meurtre de son père par les dealers russes. Ce passage au principe de réalité se marque par l'usage de plus en plus récurrent de couleurs froides, celles du commissariat, de la prison, de la rue. Plus Bobby progresse vers l'âge adulte et sa filiation réelle (les russes comprennent à un moment quel est son vrai nom, qui fait de lui définitivement leur ennemi), plus s'éloignent de lui les paillettes factices de la nuit.

 

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Psycha-mythologie

Bobby donc se fait un devoir moral de venger son père et de lutter contre ceux qui l'ont tué, en intégrant la police. Infiltré chez les dealers, une scène remarquable le montre muni d'un micro caché pendant une transaction. Une crackhouse désaffectée sert de laboratoire, dans lequel il est introduit les yeux masqués. Les symboles abondent pour marquer le passage à un stade différent de sa vie, voire une seconde naissance : les femmes qui travaillent là sont en tenue médicale telles des accoucheuses, le couloir entièrement noir dans lequel il s'engage à l'aveugle pourrait en poussant un peu le bouchon évoquer le passage du foetus par les dites « voies naturelles », ou, si l'on préfère la mythologie, la descente vers les enfers. La mythologie n'est de fait pas en reste : un des « laborantins », borgne, a un oeil blanc, furtif personnage cyclopéen participant à l'étrangeté de la scène.
Nous le savons bien, la psychanalyse se nourrit de références à la mythologie grecque et l'une n'est jamais très éloignée de l'autre. Cette nouvelle naissance, ce passage aux rigueurs peu séduisantes de l'âge adulte se paie inexorablement d'un prix symbolique : comme dit à Bobby son ami Jumbo, son faux-frère qui le trahira, celui qui s'oppose au dealer Vadim finit traditionnellement avec sa bite dans la bouche. Pas besoin de grandes lueurs en psychanalyse pour reconnaître là cette bonne vieille menace de castration (même pas symbolisée en l'occurrence), celle précisément que doit expérimenter le bambin pour sortir de l'enfance et des pulsions primaires.
Et effectivement, il s'agit bien d'un renoncement au plaisir, d'un sevrage sauvage que subit Bobby : il passe chez les flics et pour le coup, quitte définitivement les dorures du glamour. Grisâtres, bedonnants, épuisés, les hommes des stups passent en outre pour de pauvres charlots aux yeux des dealers qu'ils combattent au prix de leur vie familiale, de leur santé mentale et de leur vie tout court. Toute la scène dans la crackhouse s'accompagne d'une bande-son angoissante fondée sur les pulsations du flux sanguin, rappel de la vie biologique qu'un rien peut interrompre.

 

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A cette scène d'intérieur où se confrontent deux logiques (celle de la rigueur et de la fragilité du bien opposée à celle de la force pulsionnelle et brute du mal) succèdera en écho une autre scène impressionnante filmée en extérieur, course poursuite entre les dealers et les flics. Sous une pluie battante, rythmée par le bruit des essuie glaces, elle superpose au combat entre bien et mal les forces orageuses de la nature, aveugle et violente. L'homme n'est alors qu'une bien petite chose, qui peut trépasser en un clin d'oeil comme le fera le père de Bobby. Cette mort marque le passage définitif de Bobby au monde gris de la police, tendu dans une volonté de vengeance. Sa petite amie dont il est pourtant passionnément épris passe à la trappe, son existence sera désormais placée sous le signe de la froide rigueur de l'âge adulte. Seul capable de venger son père (son frère, choqué post-traumatique suite à une tentative de meurtre contre lui, n'est plus apte à affronter la violence), il bannit sa vie antérieure, le plaisir, la joie de vivre, le sexe, pour l'acceptation du principe de réalité, notamment familiale. « Amen » ainsi soit-il, conclut le film, qui s'ouvrait pourtant sur une scène de sexe : Bobby fait désormais partie d'un monde d'hommes qui se battent au coeur du réel, il est passé de l'autre côté de la nuit, côté obscur et sans joie.

 

 

 

Par zarzuela - Publié dans : Chroniquettes - Communauté : Club de cinéphilie élitiste
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Jeudi 17 décembre 2009 4 17 /12 /2009 11:06

 Ciné-réalité


Voilà un film dont tous les « événements », lesquels existent essentiellement sous forme de bons mots ou de disputes, événements strictement langagiers donc, figurent dans la bande-annonce. Est-ce à dire pour autant qu'on saurait se dispenser de la vision de La fille la plus heureuse du monde ? Que nenni, que non point. Car c'est précisément dans les creux, dans le non-événement que se situe son intérêt et sa raison d'être. Si je me fie au dossier de presse contenant une interview du réalisateur, Rasu Jude, celui-ci semble bien en peine de formuler de quoi traite son film. Raison de plus pour s'y pencher, rien n'entravant davantage la réflexion que des intentions clairement annoncées.

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L'histoire tient en quelques lignes : Délia, rondelette et ingrate jeune fille débarque de sa province flanquée de ses parents, roumains ploucs-moyens. Leur arrivée à la capitale se justifie par le fait que leur fille a gagné une logan grâce à une marque de jus d'orange et qu'elle doit tourner une pub en lien avec ladite marque. Cette journée de canicule passée à Bucarest sur un tournage rien moins que palpitant nous sera donc montrée dans toute sa vacuité, laquelle se manifeste entre autres par de longs moments d'attente, et par la répétition ad nauseam d'une seule et même scène parfaitement grotesque. Entre chaque moment de tournage, Délia se dispute avec ses parents qui veulent vendre la voiture, qu'elle entend pour sa part conserver.

 

Corpus hominis

D'emblée, le réalisateur centre le propos sur le corps, le corps dans toute sa dimension craspèque et vaguement répulsive, entre boutons d'acné, odeurs sui generis, ovaires douloureux, moustache épilée, nausées, et j'en passe...Délia elle-même est massive, et la première scène, un long plan-séquence nous la montre recroquevillée à l'arrière de la voiture, repliée sur ses règles douloureuses. Son malaise adolescent passe par le corps : « tu as mal aux pieds, et ça te porte sur les ovaires », lui explique sa mère avant de conclure « c'est notre lot à nous les femmes, mais ça passe après le premier accouchement ». L'existence racontée au niveau du biologique, c'est quand même quelque chose...

Cet étalage du corps se retrouve chez les techniciens du tournage, jamais à court d'une blague de cul évidemment centrée sur la mention grassement répétée des organes génitaux masculins et féminins. Le corps féminin comme somme de petits tracas pas ragoutants, le corps masculin comme sexuel. Tout ceci s'inscrit dans un fort attachement à la réalité, étant entendu que ce terme désigne ici les objets sensibles, ce que nous percevons, comme précisément le corps des autres dans ses odeurs, ses disgrâces, ou son propre corps comme lieu de malaise psycho-organique.

 

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Rien que le réel

Le genre cinématographique qui s'attache à décrire le réel s'appelle documentaire : la fille la plus heureuse pourrait donc tout à fait se considérer comme un documentaire intitulé «  Le tournage d'un film (publicitaire ou pas), c'est très chiant ». La fille la plus heureuse est en effet un film sur un film, sur le cinéma montré dans toute sa dimension bouffonne. Est-ce comme j'ai pu le lire partout une charge contre la publicité, contre la déviance qu'impose la société de consommation à la création artistique, contre le passage au capitalisme ? Ce serait bien pratique, satisfaisant toutes ces petites tendances altermoncul qui hantent le journalisssse de base, tout en donnant une grille de lecture pas trop compliquée de l'intellect et adaptable à nombre de sujets.

Mais franchement, je ne crois pas: ce qui est bouffon en soi, c'est de faire mimer le bonheur 40 fois de suite à quelqu'un quel qu'il soit. L'usage (l'abus !) du jus d'orange dans le film ne fait qu'accentuer un effet de ridicule contenu en soi dans le métier d'acteur, dans l'artifice que constitue intrinsèquement le cinéma.
Si le réalisateur montre des corps disgracieux, c'est pour montrer ce que le cinéma ne montre pas, ou plutôt pour le montrer d'une façon inhabituelle au cinéma. Il n'y a chez Radu Jude aucune volonté de transcender le quotidien, d'en faire un signifiant renvoyant à autre chose que lui-même : les corps et les fringues de Délia et de ses parents sont laids tout court, comme le sont les gens dans la vraie vie, leur provincialisme beauf ne signifie rien, si ce n'est lui-même. En cela, on est au plus près de la réalité telle qu'on la voit dès qu'on sort dans la rue.


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Il m'a semblé qu'une grande part d'improvisation était laissée aux acteurs, ce qui explique l'aspect extrêmement répétitif des dialogues, reflet de la répétition de la scène qui donne son titre au film. Et là encore, que fait-on dans la vraie vie lorsqu'on attend ? De grandes réflexions sur l'ordre des choses et l'aspect fugitif des choses de ce monde ? Non, on s'emmerde, et on ressasse ses petits soucis quotidiens. Eventuellement, on a même le temps de se rappeler qu'on a mal à ses hémorroïdes.

 

De la difficulté d'être cinéaste

La bande-son s'inscrit clairement dans cette approche au plus près du réel, sons qui donnent l'impression d'avoir été captés au vol et transmis tels quels, sons bruts de la rue et de conversations en arrière-fond, et par l'usage de plans-séquence filmé à moyenne distance. Dans cet effet réside à mon arrogant avis l'intérêt de ce film, qui n'a finalement qu'un rapport secondaire avec l'histoire qu'il raconte. La réalité, petite, mesquine, chiante, dans laquelle nous nous dépatouillons tous, et encore davantage les réalisateurs de cinéma qui sont censés en faire quelque chose de grand, d'élevé, d'intéressant en gommant tous les vides du réel. Voilà, c'est ça : Radu Jude transgresse ici une des lois fondamentale du cinéma, qui consiste à travestir le réel, à le déformer donc, pour lui donner un contenu qu'il ne possède pas. Radu Jude montre la vacuité de la réalité, et du même coup, celle du cinéma. L'air de rien, c'est chié, comme disait un chien de mes connaissances en lisant Kant.

 

 

Par zarzuela - Publié dans : Chroniquettes - Communauté : Club de cinéphilie élitiste
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