Mercredi 26 novembre 2008 3 26 /11 /2008 22:00

Alfred et la maman

Le titre original de ce film d’Alfred Hitchcock période anglaise « The lady vanishes » serait plus sommairement et plus justement traduit par : « La dame se volatilise ». Est-ce à dire que par essence, les femmes seraient insaisissables, prêtes à se dissiper en fumée dès qu’on tente d’en saisir la substance, d’appréhender, disons pour faire court, l’éternel féminin ?



Mais où sont les enfants ?

Soit plusieurs femmes dans ce film, et plusieurs hommes.

Soit donc une jeune américaine délurée qui doit se marier, parce qu’en gros, c’est la seule chose qui lui reste à faire après s’être bien amusée avec ses copines joyeuses célibataires. Soit une vieille dame (et vraisemblablement aussi vieille fille) anglaise, gouvernante de son métier. Soit la maîtresse narcissiquement mal en point d’un avocat imbuvable qui s’apprête à la quitter. Soit une fausse nonne sourde-muette qui se trahit par ses hauts talons. On remarquera au passage que dans ce panel pourtant transgénérationnel, aucune des femmes n’est mariée, et qu’aucune n’a d’enfants. Détail sur lequel nous reviendrons plus tard, car il est tout de même excessivement étonnant qu’un film des années 30 dont le programme implicite est d’approcher la féminité barre d’emblée la question de la famille et du même coup celle de la maternité.

Côté hommes nous avons : un jeune et charmant mélomane que rien n’effraie, deux anglais bien nés (c'est-à-dire d’une notoire rustrerie et dont l’intérêt pour le cricket frôle la maladie mentale), et un docteur en chirurgie du cerveau (tiens tiens) d’origine germano-balkanique. Eux aussi, a priori célibataires sans enfants.

Comment vont-ils se rencontrer dans ces temps où le parcours existentiel obligé de l’individu ne peut pas faire l’économie de la case sociale « mariage-famille » ?


Féminin, masculin, le mélange des genres (sexués) est ici de l’ordre de la nécessité subie : la neige, qui recouvre tout, bloque les touristes d’un obscur pays balkanique et montagnard, Branvika, dans ce même obscur pays balkanique et montagnard, lequel devient une espèce de tour de Babel en miniature, où chacun se trouve sans le vouloir confronté à l’altérité (nationale, linguistique, sexuelle, voire même sociale : les lords anglais dormant dans la chambre de la bonne). Ce microcosme se retrouve le lendemain transplanté dans un train qui, joie, bonheur, retourne à la vraie vie, c’est à dire en Angleterre.

Que va-t-il bien pouvoir se passer d’ici-là, rien n’étant plus ennuyeux comme chacun sait qu’un voyage en train. Mais nous sommes dans les Balkans, en 1938. Alors forcément, il risque de se passer quelque chose.



L’action s’enclenche par le rapprochement entre Iris et la vielle dame anglaise, qui vont sympathiser. Dans le wagon-restaurant, miss Froy (on vient d’apprendre son nom) va à trois reprises évoquer la question de la maternité : vis-à-vis d’Iris, à qui elle demande si elle va avoir des enfants, vis-à-vis des deux criketomaniaques brittons, qu’elle va réprimander comme les naughty boys qu’ils sont (ils reconstituent un match de cricket avec les morceaux de sucre), et en parlant des enfants dont elle s’est occupée comme gouvernante (mais ce ne sont pas ses enfants à elle).

Miss Froy est maternelle, d’une maternité par procuration, et qui sonne d’autant plus étrange qu’étant elle-même largement en âge d’être grand-mère, elle se réfère à ses deux parents à elle « jeunes et en bonne santé » précise-t-elle, grâce au thé Harriman, « bu par plus d’un million de Mexicains »….

Qu’est-ce qu’une femme qui s’exprime de façon si bizarre ? La veille déjà, elle s’était adressée aux deux Anglais, en parlant comme par énigme : il y a dans ce pays les grandes montagnes père et mère, avec leur chapeaux de neige, et les plus petites montagnes neveux et nièces….Du fin fond de leur autisme cricketomaniaque, la bizarrerie de ce discours n’a pas échappé à ceux à qui il s’adressait.

Et à nous non plus, mais pour une autre raison : pourquoi les montagnes papa et maman n’auraient-elles que des neveux et des nièces et non pas des fils et des filles comme on serait en droit de s’y attendre ? Tant qu’à filer la métaphore, autant la filer de façon cohérente….Comme on dit : elle déparle !



Mais avant même qu’on ait la réponse, pffff, miss Froy se volatilise. Non seulement dans l’espace, mais aussi et surtout dans le discours des voyageurs vers qui Iris se tourne pour la retrouver : non, ils n’ont jamais vu cette vieille dame anglaise vêtue de tweed (bien sûr !). Elle n’a même pas pu disparaître : elle n’a tout simplement jamais existé ailleurs que dans le cerveau choqué post-traumatique d’Iris. Et dès que miss Froy disparaît, hop, Gilbert, jeune musicologue bohême, apparaît, émergeant à la demande d’Iris de l’altérité balkanique dans laquelle il était plongé, en queue du train (on pourrait dire que dans ce film, c’est souvent dans la queue (du train bien sûr) que ça se passe).


Mais où est la maman ?

C’est donc lui, un homme, qui va aider Iris à retrouver la vieille dame volatilisée. Mais avant d’en arriver là, la question de l’absence de la mère (qui manque toujours !) est remise sur le tapis : pour se présenter, Gilbert ne parle que de son père, qui lui a laissé son amour de la musique et des dettes, et va jusqu’à faire à Iris cet étrange compliment, que d’ailleurs elle n’écoute pas, préoccupée qu’elle est de retrouver sa propre « mère » : « Vous me faites penser à mon père, comme lui, vous n’avez aucune manière et vous voyez tout ! ». Bel hommage (nous laisserons les féministes apprécier) auquel Iris répond illico en faisant une crise de nerfs, consécutive à la vision du nom de mme Froy, lisible sur la vitre. Trace lisible par elle seule, qui, effectivement voit tout.


Bref, c’est le moins qu’on puisse dire, le concept même de maternité brille par son absence, l’objet du film étant, on commence à le comprendre, d’en bricoler un malgré tout. En écho à cette remarque, une scène mineure du film : la maîtresse délaissée fait remarquer à son amant que son mari à elle « croit qu’elle est chez maman », et qu’elle risque autant que lui d’être prise en flagrant délit de mensonge. « Etre chez maman » ne peut donc qu’être une bonne blague ou un message codé, maman n’ayant tout au long du film aucune dimension autre que fictive. Et en écho à cet écho, la remarque que le seul enfant du film, le fils d’un prestidigitateur italien, ne joue pas avec sa mère, pourtant assise en face de lui, mais avec son père. Lequel fait disparaître devant lui une pomme. Mmmmm.



Mais qui est vraiment la femme ?

Alors, comment créer une maternité qui n’existe pas ? En jouant sur le sentiment filial. Car si le sujet est sain, il ira chercher ailleurs ce qui lui manque. C’est ainsi qu’Iris s’attache si passionnément à retrouver miss Froy, c’est ainsi que Gilbert la suit avec tant de facilité. Et en cours de route, ils seront aidés par la nonne aux talons hauts, qui bien que de l’autre bord, fera preuve d’une bienveillance salvatrice à leur égard. C’est d’ailleurs cette même nonne qui sauvera l’ensemble des personnages en aiguillant le wagon vers la frontière. Ces deux mères de substitution (miss Froy et la nonne) leur permettront de vivre et de s’aimer. Mais alors, mais alors : ces deux « mères » sont étonnamment asexuées ! Comment une vieille fille et une bonne sœur peuvent-elle concevoir ? C’est qu’on oublie un détail : ces deux femmes, ces deux espionnes, sont déguisées. Miss Froy n’est pas gouvernante, la nonne n’est pas nonne. Et on ne saura jamais qui elles sont, derrière leur déguisement. Bien que l’énigme présentée par le film soit résolue, les questions de savoir ce qui se cache derrière l’apparence féminine reste entière. Sacré Alfred !

Par zarzuela - Publié dans : Analyses - Communauté : Ciné DVD
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