Mercredi 26 novembre 2008 3 26 /11 /2008 22:08

Tableau clinique

Pour la sortie de son dernier film, Anna M, Michel Spinosa était interviewé à la radio. Je n’en ai gardé strictement aucun souvenir, à une exception près : l’évocation de son adolescence à Perpignan, (ou quelque autre ville de province), de la difficulté à y assouvir sa cinéphilie au début des années 80, lorsque les cassettes VHS étaient encore rares.

Ceci, fort gaiement narré, m’a rendu le personnage sympathique : proche, simple, pas bégueule. Dois-je pour mieux me faire comprendre (car comment expliquer cette étrange émanation de chaleur humaine de la part d’un parfait inconnu, via le poste de radio gagné à la redoute ?) préciser que ce récit m’a immédiatement renvoyée à mes propres années de collégienne, si longues, tellement léthargiques, pendant lesquelles le seul événement stimulant se trouvait précisément être la séance de ciné-club, entre midi et deux le 2ème jeudi du mois, salle 302 du lycée Edouard Branly de Nogent sur marne 5 francs l’entrée ?

Bref, ayant complètement oublié ce que j’avais bien pu penser du précédent, « la parenthèse enchantée », j’ai décidé d’aller voir son dernier film. J’aurais dû me méfier : l’absence totale de réminiscences concernant un film qu’on a pourtant vu risque fort de signifier que ce dernier offrait justement peu matière à spéculer.


Rétrospectivement, et sans hésiter pour cela à mettre cinq adverbes dans une seule phrase, je dirais que c’était effectivement le cas ; je rajouterais que Michel Spinosa démontre qu’on peut être un réalisateur humainement sympathique et cinématographiquement désespérément plat, voire raplapla. Mais n’anticipons pas.



Le cas Anna M

Donc voilà, Anna M, qui se veut être référence (intellectuelle) à Freud et présentation (cinématographique) d’un cas d’érotomanie. Il se trouve que cette pathologie est une forme de paranoïa. Ah, ils sont certes pénibles à vivre, mais tellement pratiques à tant d’autres égards, les paranoïaques ! Souffrant d’une incapacité à symboliser, donc à imaginer, ils ont en effet le bon goût de présenter des symptômes à la fois très reconnaissables (du moins pour qui y a déjà eu affaire) et très peu originaux. En conséquence de quoi, rien ne ressemble davantage à un paranoïaque qu’un autre paranoïaque. Chaque cas n’est précisément qu’un « cas », illustration en puissance d’une description clinique, qu’immanquablement, il va confirmer.

A tous les coups on gagne : le cas concorde effectivement à la théorie, qui elle-même reflète bien le cas. Two and two, twenty two, bingo.

Une question : comment dans ce cercle parfait faire advenir ce qui définit intrinsèquement la vraie création artistique, l’imprévu, l’original, le ce-à-quoi-on-aurait-pas-pensé ? Nous voilà donc en face d’un pseudo-personnage, oblitéré dès le départ par une mission très possible et totalement dénuée d’intérêt : illustrer la psychose érotomane, dans le moindre de ses gestes.

Rien donc ne sera épargné à la pauvre Anna M (et à nous par la même occasion) : il va falloir qu’elle nous signifie au stabylo toutes les marques de la folie pour bien nous montrer que oui, elle est complètement branque, mais qu’en même temps, attention, sa branquitude est bien certifiée conforme. Ah ben tant mieux, parce qu’on aurait été emmerdés, sinon ….


Doctissimo

Puissant postulat en vérité, que confirme complètement le découpage même du film, lequel se contente de reprendre les supposées trois phases chronologiques et cliniques de l’érotomanie : espoir, dépit, haine. C’est certain, le dossier doctissimo.fr a bien été lu : une à une Michel Spinosa va nous les égrener, les petites perles symptômes de la panoplie paranoïaque. Anna prend tout au pied de la lettre (le docteur lui dit lorsqu’elle descend de la table d’examen « vous pouvez vous appuyer sur moi » et pof, la pauvre dingue, elle croit qu’il veut la sauver), Anna pense qu’il n’y a qu’elle au monde, Anna sur interprète la réalité pour la conformer à son délire, Anna passe son temps à dissimuler, Anna a des problèmes d’identité (elle se fait passer pour la femme du docteur), Anna ne peut pas penser l’altérité, Anna ne connaît que deux modes de relations à l’autre, la séduction ou la menace...

Posons maintenant la question : et alors ? Intellectuellement, artistiquement (car les deux sont liés), est-il vraiment pertinent de confier à doctissimo.fr le soin d’écrire un scénario ? La réponse est bien sûr dans la question.



Cette adhésion sans recul à la psy-psy disponible sur internet entraîne par ailleurs une erreur de taille quant à la référence que le réalisateur entend faire à la psychanalyse, référence non seulement prétentieuse, mais encore radicalement en porte à faux avec l’esprit de cette discipline : ce à quoi il se réfère en réalité (comme doctissimo… ), c’est au DSM américain, énumération descriptive et tellement rassurante de symptômes « dysfonctionnels », antithèse d’une véritable pensée sur le psychisme et la folie.

Pour preuve : selon la théorie psychanalytique, la paranoïa est l’expression délirante d’une défense contre ses propres pulsions homosexuelles, qui n’ont pas pu être « normalement » refoulées. Ce ne serait pas tant après le docteur que Anna en aurait, qu’après sa femme. Cette dimension, pourtant essentielle à la pathologie décrite, est à peine effleurée dans le scénario, et, j’ajouterais, comme à regret. Cette soudaine pudeur aurait été compréhensible si Michel Spinosa avait refusé une approche de la folie relevant de la simple description clinique. Or, c’est au contraire cette approche qu’il a choisi de mettre en œuvre, sans avoir la cohérence de la mener à terme. Et pourtant, et pourtant….


Merveilleux psychotiques

La paranoïa est un sujet tellement passionnant pour qui a la fibre joueuse : dissimulatrice, manipulatrice, elle avance masquée et, tel un palimpseste, ne peut apparaître que par une lecture en filigrane, par l’interprétation qu’en fait un tiers (un autre, comme dirait l’autre, qui en l’occurrence doit lui-même être un peu parano pour pouvoir dévoiler le sens de prime abord caché). Pour un romancier, pour un cinéaste, la folie intéressante est celle qui ne se voit pas, qui exige d’être décryptée pour être mise à jour, et encore, aux yeux de quelques initiés seulement.

Franchement, qu’est ce qu’on peut raconter sur un type qui se prend pour Napoléon, et se promène entonnoir sur la tête ? Qu’il est à l’HP, qu’il prend ses comprimés à heures fixes (les jaunes, les bleus, les roses), qu’il va suivre sa séance d’art-thérapie à 14h30 et qu’il reçoit le dimanche la visite de sa maman s’il en a encore une. Bof. Alors qu’un psychotique dont toute l’énergie se passe à cacher, dissimuler et manipuler offre un magnifique sujet de narration. Pour peu évidemment qu’on ait soi-même le goût de l’investigation et des choses peu claires. Ce qui apparemment n’est pas le cas de Michel Spinosa. En conclusion : méfions-nous a priori des cinéastes sympa. Et préférons-leur décidément les tordus.

Par zarzuela - Publié dans : Analyses
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