Mercredi 26 novembre 2008 3 26 /11 /2008 22:11

Couroucoucoucou

Le propos de Délice Paloma, de Nadir Moknèche, pourrait être rassemblé sous une seule réplique emblématique, prononcée par un des personnages du film : « Et toi, tu connais une seule personne qui aime les Algériens ? » Viva l'Aldjerie le montrait déjà, Nadir Mokneche entretient un rapport amoureux, trouble et déséspéré avec son pays d'origine, amour d'autant plus remarquable et désespéré qu'il se fonde sur une cruelle lucidité.




Femmes femmes femmes

Toutes les réalités non assumées de la société algérienne sont donc abordées frontalement, mais, dieu merci, sans le moindre souci de démonstration : l'homosexualité (l'avocat d'Aljeria), l'inceste (la soeur enceinte de Rachida-Paloma), la prostitution masculine (le guichetier du cinéma qui se tape Mme Bellil), la corruption, l'absence totale d'avenir pour les gens du peuple et pour les femmes, et la nécessité de l'exil qui en découle. A côté de ces à-côtés, il est principalement question du statut des femmes.

Alors alors, on en a vu des films sur la condition féminine dans les pays non occidentaux croulant sous le poids de la religion et des traditions. Sauf qu'ici, nuance : on a affaire à de vraies pétroleuses urbaines, à des petites malines sans illusions qui savent très bien tirer leur épingle du jeu, affranchies qu'elles sont du double joug de la famille et de la contrainte économique.

C'est là toute l'intelligence de Nadir Moknèche : montrer la profondeur de l'aliénation féminine en parlant non pas de pauvres fatmas opprimées, mais de femmes économiquement autonomes et qui de ce fait semblent libres. L'instrument de leur liberté, c'est, très classiquement, la manipulation sous toutes ses formes : mensonge, dissimulation, séduction, intimidation....

Rien de neuf là-dedans. Il s'agit là de moyens traditionnellement mis en oeuvre par les femmes pour inverser le rapport de forces avec les hommes et grapiller une marge de manoeuvre dans un système social qui ne leur en offre guère.

Soyons clair : cet usage chronique de la manipulation, qui fait pour ainsi dire partie de la panoplie de survie en milieu hostile de toute femme pourvue de plus de deux neurones, n'empêche pas les sentiments. Ainsi, Aldjeria adore son fils Riad, tout en le maintenant par les moyens les plus vils dans une aliénation totale. Retrouvons ainsi au passage un autre motif de la culture méditerrannéenne, celui de la mère qui se venge des hommes sur son fils-phallus, qu'elle castre à tour de bras tout en l'idolâtrant.



Inégales en droit

Mais voilà, la liberté à laquelle tendent les héroïnes du film bute sur une sacrée limite : la tentative d'Aldjeria d'inverser le rapport de force social est par définition vouée à l'échec, parce que le principe même du pouvoir, politique, forcément politique, est tenu par les hommes. L'égalité des droits n'existant pas entre hommes et femmes, à l'avantage très net de ces derniers, ce sont bien eux qui occupent la maison.

Du code de la famille au chantage en passant par la corruption, ils assignent en réalité aux femmes un champ politique extrêmement restreint et lui prescrivent une soumission de fait, qui explique d'ailleurs le recours féminin à la manipulation. Et hop, la boucle méditerrannéenne des rapports hommes-femmes est bouclée.

Une femme du peuple algérienne (maghrébine ?) n'a ainsi pour accéder à une cetaine forme de liberté pas tellement le choix. Si elle ne se marie pas, et qu'elle malgré tout à un semblant de progrès social, elle risque fort de devoir passer par la case prostitution, seul espace qui lui permettra de gagner sa vie, voire d'être mère sans dépendre d'un homme. Précisons en outre qu'il en faut peu pour faire une pute, puisqu'il suffit pour être considérée telle d'avoir des relations sexuelles hors mariage. Le mariage ou la prostitution, une vraie chouette alternative.

Pour les trois femmes du film, qui pour des raisons diverses veulent ou doivent s'émanciper des hommes, le rapport à ceux-ci n'est nullement théorisé, il est de pure survie en milieu hostile. La brutalité des relations hommes-femmes apparaît crûment lors d'une scène d'humiliation d'autant plus violente qu'elle est totalement gratuite : Aldjeria, qui vient de concrétiser son rêve en achetant avec force pot de vin les thermes de Caracalla, se fait traiter de vieille putain par son « bienfaiteur », qui connaissant son vrai nom et son passé, la renvoie avec un sourire cruel à l'incontournable réalité symbolique et sociale : une femme qui s'en sort sans homme, c'est-à-dire sans être mariée n'est qu'un objet de mépris. Aljeria est, plus qu'en danger (la corruption et le chantage font partie de son activité et elle en a vu d'autres), profondément humiliée. Tous ses efforts sont réduits à néant : socialement, elle ne pourra jamais bouger, même si elle nage dans le fric, même si elle réalise ses rêves. Toujours lui manquera la reconnaissance de l'autre, à savoir de l'homme, qui refusera de voir en elle une égale.



Claniques coupeuses de couilles

Est ce à dire que pour autant les relations entre femmes soient toutes de solidarité et de « serrons-nous les coudes ma soeur, embarquées que nous sommes à ramer sur la même galère ? » Du tout du tout. La voisine d'Aljeria ne manquera jamais de lui cracher à la gueule. Et Aldjeria elle-même se sert des femmes exactement comme elle se sert des hommes. En réalité, elle n'a aucunement conscience de la dimension politique de son combat (car c'en est un : elle se dit fatiguée, elle veut se reposer et se retirer des affaires). Son but conscient est exclusivement privé, d'ordre individuel et familial : il s'agit de retrouver son enfance, en rachetant les thermes de Caracalla et de recréer SA famille. Cette famille éradique symboliquement la masculinité, puisqu'elle se compose de trois femmes et de son fils Riad, privé de puissance de par son statut de batard qui le livre pieds et poings liés aux volontés de sa mère.

De cette famille, Aldjeria serait bien entendu le chef, définissant la place et la fonction de chacun. En clair, à son niveau, elle entend se comporter exactement comme un chef de clan, c'est à dire comme un homme.

Nadir Moknèche comprend bien le drame des femmes du Maghreb : leur champ d'action, d'emblée défini comme familial, ne peut par essence jamais accéder à la dimension politique. Or celle-ci est la seule véritable voie d'une possible liberté. Mais comme tel n'est pas le cas, ça reste chacune pour soi, ou pour sa famille. Joie de l'esprit de clan en lieu et place de l'égalité politique.

De fait, les femmes libres que nous montre le film, si elles se situent en apparrence hors du terrain qui leur a été assigné, y restent en réalité complètement soumises. Leur marginalité fait partie du système, qui tolère tout à fait ces petites déviations parce qu'au final, elles ne compromettront jamais l'ensemble.


Ce que nous dit Nadir Moknèche, c'est que le pouvoir économique ne suffit pas pour libérer les femmes, en l'absence d'égalité des droits. Le petit bizness de madame Aljeria tourne bien, mais on lui fera payer très cher le fait d'avoir voulu s'affranchir des règles sociales du jeu. Et si les femmes subissent un système inique, il n'en reste pas moins qu' elles feraient bien de balayer devant leur porte et de remettre en cause les principes mêmes de leur soumission. Le seul moyen d'exister socialement pour une femme est de se marier et d'enfanter ? Et bien, il faut être radicale, et savoir renoncer à ces deux institutions, quitte à rater son coup. Lorsque Shéhérazade, qui ne rêve qu'au mariage, se dévoile (façon de parler) en se montrant telle qu'elle est à un homme, celui-ci sait faire bon usage de ce cadeau. Intégriste, il a tôt fait de la rendre « heureuse » en l'épousant et en la transformant en corbeau. Le « bonheur » au prix du renoncement total à son passé : autant dire que la position n'est pas tenable du tout....



Le parallèle entre les femmes du film et l'Algérie est clair. Ce pays, qui s'est vu imposer une suite de modèles politiques contradictoires, souffre de troubles de l'identité. Tout comme les femmes du film, dont pas une ne se présente jamais sous son vrai prénom...à l'exception de la soeur d'Aldjeria, qui est muette. A chaque nouvelle identification nationale, a été demandé que le passé soit nié, au nom d'une hypothétique renaissance nationale. C'est ainsi qu'au modèle colonial français a succédé le modèle socialiste, panarabe, puis le modèle islamiste.

Avec l'Algérie, on est dans l'anhistorique : rien ne peut se passer, parce que les identifications proposées de l'extérieur ne se réfèrent qu'à des stéréotypes à l'aune duquel le passé réel du pays est occulté. Lorsque Aldjeria sort de prison, au bout de trois ans, tout a changé : Shéhérazade est passée de pute à bigote, la boîte de nuit mafieuse et joyeuse est devenue incolore inodore, et les Algériennes se font expulser d'Egypte par des frères arabes. Et toujours, chacun fait comme si rien d'autre n'avait existé. Seule Aldjeria fait le lien entre passé et présent. Et ça lui fait une belle jambe : à quoi ça sert de se souvenir si personne d'autre ne le fait ?

Par zarzuela - Publié dans : Analyses
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