Mercredi 26 novembre 2008 3 26 /11 /2008 22:22
Vendre sa femme au diable

Roman Polanski est un réalisateur qui, en théorie, ne prête pas à l’herméneutique : il revendique clairement un cinéma « traditionnel », des films mettant en scène une histoire, racontée grâce aux moyens formels et techniques qu’offre le cinéma (cadre, plans, montage). Les amateurs d’expérimentation, de déconstruction et autres transgressions du « cinéma de papa » lui font de ce fait une réputation de faiseur académique. Le propos d’un film polanskien se limite-t-il dès lors à une simple narration, joliment mise en forme ? Penchons-nous sur le cas de Rosemary’s baby.


American way of life
L’histoire est connue : Rosemary et Guy, jeune couple sympathique et chic, emménagent dans un nouvel appartement. Ils se lient d’amitié avec leurs voisins, les Castavet, âgés et quelque peu envahissants, qui la nuit venue, profèrent d’étranges litanies. Bouh….Rosemary tombe enceinte, et mettra le temps du film à se rendre compte qu’elle n’est rien moins que la maman de l’Antechrist : mince alors !
Le spectateur pour sa part a sur elle quelques longueurs d’avance, le film montrant que oui, sans ambiguïté, la jeune papiste au regard si clair fornique en vrai avec Satan himself. Exit donc l’idée de Rosemary’s baby en film sur la paranoïa, genre, on ne sait pas si le personnage principal délire ou s’il est dans une juste perception de la réalité : Polanski évacue d’emblée ce type d’énigme, et assume clairement le registre du fantastique satanique.
L’énigme se situerait davantage du côté des adorateurs du Malin, les Castevet, lesquels étrangement présentent toutes les caractéristiques des papis mamis américains de base : blagues à 3 balles, éclats de rire gratuits, jovialité automatique, exubérance vide de sens, petits plats mal cuisinés, obsession des tâches sur le tapis…Leurs sabbats ressemblent furieusement aux réunions du club de lecture troisième âge de n’importe quelle banlieue d’Amérique.
Pendant la dernière scène, ils sirotent leur sherry autour du berceau du malin enfant (entouré de voiles noirs, tout de même), échangent les banalités d’usage et font gentiment passer des plateaux de petits fours. Le tout sous l’oeil attendri d’un Japonais, qui, comme il se doit, mitraille la scène de son Nikon : les photos de famille, ça fait toujours plaisir. Pour un peu, on se croirait au baptême du petit dernier.


Dans le même registre décalé, pendant la cérémonie de l’accouplement avec le Diable, une des participantes demande avec sollicitude à Rosemary si la musique la dérange, et lui explique gentiment qu’on va l’attacher en cas de convulsions. Ce n’est pas parce qu’ils sont dévoués au culte du Diable que les Castevet sont inquiétants. Non, ils sont inquiétants par leur caractère d’archétype, par leur incommensurable, leur effroyable banalité d’américains moyens. Est-ce à dire que le diable fasse partie de la panoplie dudit américain moyen ?

Le diable s'amuse
Examinons ce qui dans le film, définit Belzébuth : il a de grosses papattes griffues, les yeux jaunes et du poil partout. Sexuellement, il a l’air de savoir y faire, et pour un peu, il ne nous déplairait pas d’être à la place de Rosemary, sous réserve bien sûr d’avoir correctement pris notre pilule. Au plan des idées (il n’y a pas que le cul dans la vie), on sait que le diable déteste le pape, qui dépense l’argent du bon peuple à s’acheter de belles robes et à voyager de par le monde. Nécessairement, le Diable n’aime pas les membres de l’église romaine, c’est même là sa raison d’être. A ceci, on peut d’ailleurs noter que le malin est plutôt joueur : il choisira pour femelles deux catholiques, une jeune italienne puis, celle-ci ayant malencontreusement trépassé, une jeune nunuche à l’air angélique, Rosemary, donc.
Nous revoilà donc confrontés à la même interrogation : Satan aurait-il fondamentalement partie liée aux Etats-unis ?


Rappelons au passage que l’Amérique n’aime guère les catholiques : Kennedy, le seul président appartenant à l’église romaine a comme chacun sait plutôt mal fini, et fait figure d’exception parmi ses collègues, tous membres de sectes protestantes : épiscopaliens, baptistes, unitariens, presbytériens, méthodistes, congrégationnistes….
Osons donc l’équation suivante : le Diable = les américains=les protestants. Les USA seraient une vraie machine à recycler les catholiques (n’oublions pas que Roman Castevet s’appelle en réalité Steven Marcato, patronyme qui fleure bon l’Italie…), les juifs (le bon docteur Sapirstein, Abraham de son petit nom) pour en faire de zélés adorateurs de Satan, tellement américains.

Parpaillot mon ami
Mais le mal est-il vraiment là où on le croit ? Quel est le seul protestant dans Rosemary’s baby, qui montre la face la plus détestable de l’homo americanus ? C’est Guy Woodhouse, jeune américain sans histoires des années 60, acteur pour la télévision et les publicités Yamaha (le Japon, encore). A vrai dire, Guy apparaît bien plus mauvais, infiniment plus démoniaque que ses voisins : c’est toujours lui qui se procure les objets nécessaires à l’envoûtement des personnes qui le gênent (cravate de Donald Baumgart, gant de Hutch), c’est lui qui manipule honteusement Rosemary, c’est lui qui en somme vend sa femme au diable…pour sa carrière personnelle d’acteur peu talentueux et fou de son corps.


Guy est la version moderne de l’américain, sympathique, sans le moindre scrupule, et d’un égotisme forcené. En un mot, le parfait enfoiré. Et s’il est acteur pour la télévision, ce n’est pas un hasard : les Castevet sont complètement has been, avec leur Antéchrist à la gomme : le futur maître du monde, c’est le petit écran, pas un moutard difforme vénéré par une assemblée de croulants qui ont le pape en ligne de mire. Le vieux monde est mort, les monothéismes aussi, seules restent les pulsions de l’individu avide d’argent et de réussite. D’une certaine façon, même le diable est mort. Quant aux femmes, elles en seront réduites à élever des gosses infernaux, qui leur auront pourri la vie dès la conception.
Merci Belzébuth !
Par zarzuela - Publié dans : Analyses - Communauté : Le ciné, celui d'hier
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Commentaires

J'aime beaucoup l'originalité et l'humour de tes critiques. Tu fais des analyses très personnelles. J'aime bien ça même si je ne suis pas toujours d'accord avec toi. Je suis parfaitement d'accord avec ce que tu dis sur Rosemary's baby et Une femme disparait: tes critiques sont très sensées et me permettent de voir ces films avec un œil différent. Par contre, j'avoue moins adhérer à ta critique de Laura. Mais bon: si tout le monde était du même avis, la vie serait d'un ennui...
Commentaire n°1 posté par la Lise le 03/04/2009 à 18h08
Merci la Lise ! Je suis ravie que tu sois d'accord et pas d'accord, et que tu apprécies mon blog. A bientôt j'espère.
Réponse de zarzuela le 05/04/2009 à 10h40

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