Dimanche 4 janvier 2009 7 04 /01 /2009 18:52

Qu'est-ce qu'être juif ?


Little Odessa, de James Gray, est un film à plusieurs entrées, un jeu de piste à questions multiples tournant autour du même thème : le judaïsme, ou plutôt, l'identité juive. Celle-ci, par essence diasporique, a-t-elle vraiment survécu au melting-pot américain ? Les fondements de la judaïté, qui ont résisté aux pogroms et aux massacres les plus traumatisants, ne se seraient-ils pas dissous dans le bain d'acide qu'est la « culture » américaine, aguicheuse, visuelle, séduisante, axée sur l'immédiateté du plaisir ? Curieuses interrogations concernant un pays dont la communauté juive est l'une des plus représentatives, sur le plan politique, intellectuel et artistique. Et pourtant, la question que pose James Gray est bien celle-ci : les juifs américains, essentiellement ashkénazes, sont-ils encore vraiment juifs ? Et qu'en est-il de lui en particulier, cinéaste battant en brèche l'interdit de la représentation ?



D'est en ouest

Le réalisateur a choisi pour traiter la sus-énoncée problématique un genre typiquement américain, le film noir, dont l'action se déroule dans un lieu ambiguë, la petite Odessa. Si l'endroit donne ainsi son titre au film, ce n'est pas pour des raisons uniquement géographiques. Little Odessa, Brooklyn, est un paradigme pour l'hétérogéneité culturelle et ethnique, hantise du judaïsme : nom ukrainien pour quartier new-yorkais, la confusion est déjà là, en germe. Quel pont relie donc ces deux villes pareillement nommées, comme en miroir l'une de l'autre, la première située à l'ouest de l'est, la seconde à l'est de l'ouest ?

Commençons par Odessa la vraie, disons, l'originale. Vendue dans les guides touristiques pour son bord de mer et sa douceur de vivre, c'est aussi une ville marquée de nombreux massacres, massacres de juifs notamment. Entre 41 et 42, les juifs d'Odessa furent presque entièrement rayés de la carte par l'occupant roumain allié des nazis, leur nombre passant en deux ans de 133 000 à quelques centaines de rescapés. Pas de chambres à gaz, mais des exécutions en masse : tirés au fusil ou tués par pendaison, ils étaient ensuite arrosés d'essence et brûlés ; ce modus opérandi a son importance pour qui veut comprendre little Odessa.

Signalons aussi qu'Odessa fut un important studio de cinéma, qu'en 1925, Eisenstein y tourna Le cuirassé Potemkine, évoquant les événements s'y étant déroulés 20 ans auparavant. Ceci n'est pas anodin, puisqu'il apparaît que le film de Gray fait clairement référence à l'âge d'or du cinéma américain, marqué par l'oeuvre de réalisateurs juifs émigrés d'europe de l'est dans les années 30.


Passons maintenant à Odessa la petite, quartier de Brooklyn et grand lieu d'immigration pour les juifs ashkénazes : si la première vague du début du 20 ème siècle regroupe classiquement les juifs prétendant échapper aux pogroms, puis au nazisme, la seconde vague est d'une toute autre nature. Entre les années 70 et 90, divers programmes américains d'immigration ont en effet permis à de nombreux russes, pas plus juifs que ça, de fuir le régime soviétique, puis, plus tard, le merdier qu'était devenu l'ex-Urss, en se prétendant juifs. Et c'est ainsi, en partie en usurpant l'identité juive que la mafia russe a pu mettre pied sur le sol américain et y prospérer. Et c'est ainsi que dans la petite Odessa, on ne sait trop qui est juif et qui ne l'est pas. Or, comme on le leur a d'ailleurs souvent reproché, rien ne rebute davantage les juifs que l'exogamie et la confusion, l'entre-soi matrilinéaire étant, toute considération objective sur une concrète hostilité extérieure mise à part, une garantie de survie identitaire.


Décadence

Le pont entre les deux Odessa, c'est bien sûr cette migration de population, d'est en ouest. Rien de très original, surtout pour des juifs. Pourtant, ce que décrit James Gray est clairement l'histoire d'une déchéance sociale, culturelle et psychologique : à little Odessa en général et chez les Shapiro en particulier, l'exil semble en effet avoir eu raison de la judaïté, et du même coup de la morale et de la santé mentale et physique de ses membres.



Le fils aîné tueur à gages et psychopathe, la mère morte-vivante atteinte d'une tumeur au cerveau, le fils cadet ado amorphe, blafard et mutique dont on ne sait pas trop s'il a un cerveau, tous semblent complètement dégénérés. Pourquoi et comment en sont-ils donc arrivés là, telle est la question que pose James Gray et qui hante à coup sûr un des personnages du film, le père. Elle ne peut d'ailleurs se poser qu'à lui, chargé par la tradition de façonner la judaïté de sa progéniture, et ayant de toute évidence échoué à cette tâche. Shapiro père est juif par sa répugnance, si peu dans l'air du temps, aux mélanges et au métissage, par sa vénération du verbe et de la culture au sens noble et ancien du terme, c'est-à-dire celle du livre, par sa conscience que l'éducation intellectuelle est une mission essentielle. Il est juif en ce que les liens du sang pour lui sont secondaires par rapport à la loi, assimilée aux commandements divins : il livrera ainsi son fils aîné à Volkoff, caïd mafieux du quartier dont celui-ci a tué le fils. Il est juif enfin en ce que la différenciation et la séparation sont, pour lui issu de la diaspora, les garants de son identité et de celle de sa famille.



La langue perdue

Or ce père, qui connaît les enjeux de l'éducation ne peut que constater la décadence de ses enfants, et de ce fait la sienne propre. Il ne sait que faire de ses fils, il trompe sa femme malade, il cède au chantage d'un baron local de la mafia russe, et, cerise sur le gâteau, au lieu d'écrire un livre comme le veut le dernier des 613 commandements bibliques, il vend des journaux. Le tableau est décidément complet : décadence intellectuelle, déchéance morale, perte du cadre juif, acculturation. Celle-ci s'exprime (si l'on peut dire) par l'usage familial des langues, la grand-mère parlant yiddish, les parents russe, et les enfants anglais. Chacun s'exprime dans son idiome propre, comprenant des bribes de celle de l'autre sans vraiment la parler. Outre les difficultés communicationnelles que cela entraîne, il y a bien là une perte essentielle : si les juifs ne sont plus capables que de maîtriser pauvrement une seule langue, cela indique que leur pensée s'est elle aussi appauvrie. Et leur pensée s'est apppauvrie parce que leur valeurs ont disparu, valeurs toutes contenues dans la connaissance du verbe, sacré d'abord et par extension abstrait, intellectuel.

Alla Schuchtervitch, la furtive petite amie de Josh, ne connait que des bribes du kaddich (prière pour les morts), quant à Josh, il ne reconnaît même pas ces quelques bouts de texte. Pour lui, bar mitzva est synonyme d' « occasion de se faire du fric », et lorsqu'il exécute un contrat, il arrache la langue du cadavre avant de l'arroser d'essence et de le brûler. Le symbole est clair : il s'agit de parfaire la destruction d'un homme en s'attaquant à ce qui le distingue de l'animal, le langage, détruisant ainsi non seulement le corps de l'individu, mais aussi l'humanité en lui.


Le verbe contre l'image

La tradition juive est fondée sur le respect des commandements divins, les mitzvoth, et sur l'étude du livre, livres multiples en réalité, comprenant le texte sacré et ses interprétations, livre interminé et interminable, infini par principe. L'étude, la pratique des rituels et le respect des mitsvoth sont les piliers de l'identité juive en diaspora, que ce soit aux confins de la toundra sibérienne ou aux finfond du désert. Or ces valeurs d'inscription du sacré au sein de l'immanence, d'abstraction casuisistique appliquée aux choses les plus quotidiennes (qui font ainsi recourir à moult textes différents pour savoir quelles sont les bénédictions successives à prononcer face à une salade composée...) sont en contradiction avec les valeurs américaines, pulsionnelles, sensibles, immédiates, vouées au plaisir et à l'efficacité. « Ca te tuera » dit le père à son fils lui enlevant son walkman des oreilles, fils qui sur l'injonction de son père « lis ! » va s'empresser d'ouvrir.... une bd. Oui, la culture américaine, non livresque, et la culture juive sont bien aux antipodes l'une de l'autre.



Dans little Odessa, hormis chez le père, qui se raccroche à l'idée de ces valeurs perdues, la rhétorique juive est remplacée par un discours du sentiment, pure forme dépourvue de contenu : « Je t'aime, je t'aime » échangent mère et fils, dans le même élan de sentimentalisme niais, contournant ainsi la loi biblique, virile et non négociable. Le seul à ne pas tenir ce langage est le père : « Dieu me punit », confie-t-il à sa maîtresse pour expliquer son échec familial et culturel. De quoi serait-il donc puni, cet homme qui faisait écouter du Mozart à ses enfants et leur lisait chaque soir Crime et châtiment au lieu de Bambi à la plage ? On peut hasarder une hypothèse : Dieu le punit parce qu'il a prétendu laïciser la judaïté, détachant la vie intellectuelle de référence à une infiniment supérieure et inconnaissable transcendance. Dieu le punit pour son orgueil, lui l'humain qui a l'outrecouidance de faire de l'homme l'alpha et l'oméga, la mesure de toutes choses.


Idôlatrie cinématographique

Cette hypothèse prend une certaine cohérence si l'on considère un autre des présupposés de little Odessa, concernant la culpabilité inconsciente des artistes juifs face à la sécularisation qu'ils mettent en acte dans leurs oeuvres. Précisons, explicitons : James Gray est cinéaste, et à l'instar de moult glorieux réalisateurs américains juifs (dont Eisenstein et Lang, qu'il cite), il transgresse l'interdit de la représentation. Comme ces jeunes juifs élevés dans l'orthodoxie, qui se trouvent pris d'incoercibles vomissements lorsque pour s'affirmer, ils mangent le jour de Kippour, James Gray témoigne à son insu du rapport ambiguë et marqué de culpabilité qu'il entretient au cinéma.

La première fois que nous voyons Reuben, il est au cinéma. Le film, un western avec Burt Lancaster, s'interrompt brutalement : la pellicule brûle, créant un trou dans l'image et dans l'histoire, qui du coup s'achève là... Plus tard, les deux frères et Alla Schuchtervitch assistent à une séance de cinéma ; Gray filme uniquement les trois personnages dans la salle, sans rien indiquer du film qu'ils regardent. Comment mieux dire par cette absence, par ce trou, à la fois que le cinéma, idole de l'ère moderne, n'est décidément pas montrable, que la représentation a bien remplacé le verbe, symbolisé par le tétagramme indicible, et que cette substitution n'est pas sans conséquence sur le plan ontologique ? En même temps, Gray de cette façon respecte mezzo vocce l'interdit ancestral, en coupant l'image, ou en filmant comme Lang dans M le maudit les ombres des personnages bougeant derrière un drap rappelant délibérément un écran de cinéma.

Sans doute les juifs sont-ils en cela de très bons cinéastes, pour qui l'image ne va pas de soi....


Parricide

Une autre entrée du film concerne un thème spécifiquement biblique, le meutre du père. Freud situe en effet l'origine du monothéisme en général et du judaïsme en particulier dans le parricide : meurtre du père tout-puissant de la horde primaire par ses fils, puis meurtre d'un supposé premier Moïse par les juifs. Ces meurtres sont fondateurs en ce qu'ils sont suivis d'une culpabilité qui seule va permettre l'érection de la morale et de la loi, et, pour Moïse, d'un refoulement faisant retour ultérieurement (avec l'arrivée du second Moïse, puis avec le christianisme où le fils est à son tour tué. Ces meurtres revêtent une nature symbolique, comme lorsqu'il est question de « tuer le père. » : ils visent une figure qui incarne le pouvoir, la toute-puissance, dont il faut se débarrasser pour soi-même pouvoir vivre. Or, le meurtrier du film, Josh, résumant à lui seul la dégénérescence des Shapiro, tue par contrat de parfaits inconnus, qui sont pour ainsi dire son gagne-pain. Est-il utile de préciser que ces meutres sont dépourvus de tout potentiel symbolique ? Il est d'ailleurs intéressant de voir que Josh, absolument sans pitié lorsqu'il s'agit de tuer les cibles qu'on lui indique, est pathétiquement impuissant lorsqu'il se trouve face à son père : il l'humilie, menace de le tuer en lui agitant son flingue sous le nez en criant très fort, mais il bat ensuite à chaque fois en retraite. Comme tout garçon élevé à coups de ceinture, le meurte du père est pour lui un enjeu essentiel, mais il ne peut le faire ni réellement, ni symboliquement, par exemple en réussissant socialement.


Son père le lui signifie d'ailleurs clairement : même humilié, il reste un homme, alors que lui n'est qu'un rat d'égoût exclusivement mu par l'instinct de survie. Son faciès, inexpressif et froid, rappelle d'ailleurs les varans qu'il provoque au vivarium.


Mais il y a une chose à ne pas oublier : les Shapiro, dont on nous dit qu'ils furent prospères en Russie (bien qu'il s'agisse sûrement d'un fantasme), sont aussi des victimes de traumatismes refoulés, qui sans doute font retour pour les générations suivantes, celles de Josh et de Reuben. Le sort des juifs d'Odessa, particulièrement dramatique, des siècles de pogromes, ne sauraient rester sans effet. Au détour d'une phrase, on apprend ainsi le viol de la mère, laisser-passer pour franchir la frontière.

La crémation des cadavres que semble affectionner Josh, justifiée par cette phrase terrible : « Pas de corps, pas de meurtre » évoque évidemment les camps d'extermination, mais aussi les méthodes utilisées par les nazis sur le front de l'Est avant la mise au point des chambres à gaz, à Odessa entre autres. Autant que de psychose, Josh souffre d'un passé familial qu'il ne maîtrise pas et qu'il remet en scène sans le comprendre. Ce sont là des interprétations de ma part, le cinéaste ne se risquant à rien de tel : profondément juif, James Gray considère le mal comme une énigme qu'il serait malvenu de vouloir expliquer. « Je ne sais pas ce qui fait que tu es comme tu es » dit ainsi le père à son fils, laissant à d'autres, les spectateurs, le soin de hasarder quelque hypothèse.


Par zarzuela - Publié dans : Analyses - Communauté : Les films : outil de culture
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