Vendredi 13 février 2009
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Sacrée(s) louloutte(s)
Il y a une qualité que je vénère par-dessus tout, contre laquelle je troquerais sans aucun scrupule le confort, la
sérénité, le bonheur, s’il devait s’avérer que ceux-ci reposaient sur l’illusion (ce qui hélas est tout de même souvent le cas). Cette qualité, c’est la lucidité. Assortie de son corollaire,
l’honnêteté, celle qui consiste essentiellement à ne pas se raconter d'histoires. Raconter des histoires sans s'en raconter, ou justement pour ne pas s'en raconter, voilà ce que fait Maiwenn, que
nous aimerons désormais de tout notre coeur, et pour sa lucidité et pour sa belle dinguerie.
Le bal des actrices est un film sur les actrices, donc, êtres à part, connus pour être spécifiquement narcissiques.
Le narcissisme fait partie intégrante du geste artistique, c'en est même le moteur et la source, surtout lorsque le corps et la mise en scène de soi sont en jeu. Cela, Maiwenn l’incarne
parfaitement. Si elle se met en scène en tant que réalisatrice de ses films dans ses films, c’est qu’elle y occupe aussi une place d’actrice, jouant son propre rôle, certes, mais actrice tout de
même. Parallèlement, il est très probable qu'elle ne pourrait d'ailleurs faire de films qu’à condition d’y figurer elle-même mais uniquement....en tant que réalisatrice du film en question, ce
qui est un rôle tout de même bien particulier. Cette ambiguité (je ne suis pas actrice, mais enfin, tout de même un peu) ne lui échappe pas, comme en témoigne la scène finale, où elle se fait
huer par les « vraies » actrices du film, furieuses d'avoir servi de prétexte à la réalisatrice pour ne parler finalement que d'elle. La lucidité suppose une part de masochisme, sans
aucun doute...;
Maiwenn donc joue son propre rôle, se filme filmant, pratiquant ainsi une sorte d’autofiction cinématographique. En
général, le terme d'autofiction et ce qu'il désigne m’emmerdent royalement : je n'ai à vrai dire jamais vraiment saisi la pertinence de cette catégorie « littéraire », qui m’a
toujours semblé très parisienne, comme marketée et faite sur mesure pour les journalistes des Inrocks, lesquels aiment à se faire croire qu'il se passe encore quelque chose en terme de création
littéraire dans notre belle capitale. Je considère pour ma part que toute narration, qu’elle qu’elle soit, est par définition de l’autofiction. Quel besoin alors de créer ce pauvre mot, qui n’est
que redondance et tautologie, et dont ceux qui s'en revendiquent sont, le plus souvent, de pathétiques baudruches créées par les media ? Je cesserai là mon déversage de khrrrrrassssmouttt du
mercredi pour revenir à celle qui, sans théoriser ni quoi ni qu'est ce, a pleinement compris et assumé que le moteur d'un artiste qui utilise son corps comme vecteur, c'est le narcissisme. Et qui
du coup va se pencher sur cette forme spécifique de narcissisme qui anime les actrices, dont elle aussi, elle est.
Alors, suivant le principe du film dans le film, elle devient Maiwenn tournant un documentaire sur quelques actrices
françaises incarnant plus ou moins ce qu'elles sont dans la vie. Tout est bien sûr dans le « plus ou moins ». Ma meilleure amie Eva Betan (dont le nom me ramène étrangement quelques
lecteurs une fois tapé sur google, d'où mon empressement à la citer encore une fois) faisait semblant la semaine dernière de s'interroger à l'antenne de France Inter, avec cette acuité qui la
caractérise : « Euh Maiwenn dites moi, euh, à des moments, on ne sait plus si on est dans le documentaire ou dans la fiction, hein, il y a bien des moments où elles parlent vraiment d'elles,
les actrices, euh où leur texte n'était pas écrit, euh c'est sidérant, hein Maiwenn dites-moi ? » Une fois de plus, avec cette régularité qui la rend tellement sympathique à nos yeux, Eva
tape fort et complètement à côté de la plaque. Maiwenn connaît trop les petits travers structurels de ceux qui travaillent avec les acteurs (du prof de théâtre pervers au metteur en scène
complètement cintré) et la fragilité des artistes dont le métier est de s'exhiber sur scène ou sur pellicule pour s'amuser à jouer les apprenties sorcières en faisant du
cinéma-vérité.
Et que serait-elle d'ailleurs cette vérité ? D'apprendre que Romane Bohringer n'a pas de boulot et fait des ménages
pour Nokia, que Julie Depardieu veut un gosse, que Mélanie Doutey est dépressive et folle de son image, que Marina Foïs fait des injections de botox, que Karin Viard se la pète et parle très mal
anglais, que Linh Dan Pham a des parents qui n'aiment pas ce qu'elle fait, que Jeanne Balibar peut dire "salope" et crier très fort, que Charlotte Rampling est so british, que Muriel Robin
souffre de sa réputation de comique, que Karole Rocher est serveuse au Costes ?? Bien sûr, tout cela est vrai et tout cela est faux. Quelle vérité et quelle erreur peuvent exister ici, alors
qu'il n'est question que de désir ? Désir des actrices d'être désirées, reconnues et aimées, désir des metteurs en scène de malaxer comme ils l'entendent ce matériau humain mis à leur entière
disposition, désir empreint de perversion des profs de théâtre enivrés de leur toute-puissance face aux aspirants comédiens. Tous ces désirs sont contradictoires entre eux, et cet antagonisme,
lié à la dépendance professionnelle qui les unit, fait qu'inévitablement, il y a souffrance. Celle des comédiennes est d'une nature particulière, puisqu'elles sont en théorie interchangeables,
pouvant endosser n'importe quel rôle. La fameuse rivalité entre actrices, bien réelle, est structurellement liée à cette contradiction inhérente au métier : une actrice veut être reconnue pour sa
capacité à tout jouer, c'est à dire pour sa capacité à disparaître elle-même, tout en implorant qu'on l'aime, elle, dans sa singularité. Une quadrature du cercle qui en fait, vraiment, un métier
impossible.
Une autre dimension qui n'a pas échappé à Maiwenn dans sa traque de la vérité (vérité du désir bien sûr, et des
réelles motivations des unes et des autres), c'est la féminité, ou plutôt de sa féminité à elle. Maiwenn tombe amoureuse d'Estelle Lefebure, qu'elle voit pleurer, sans maquillage, un peu
vieillie, le visage nu et désemparé, fantasme une sorte d'univers merveilleux peuplé de deux femmes et d'enfants d'où l'homme serait exclu, une fusion aquatique comme celle unissant la mère au
bébé, voire au foetus. Maiwenn dit elle-même avoir endossé enfant le rôle d'actrice dans le but unique de plaire à sa mère, et de gagner son amour. Son grand mérite et son honnêteté consistent
ici à justement jouer elle même ce qui la concerne en propre, sans le faire porter à une collègue : réalisatrice d'elle-même et actrice d'elle-même, un être hybride qui tente de répondre aux
questions très pertinentes qu'elle se pose par un mélange des genres culotté et gracieux. Oui Maiwenn nous t'aimons.