Mardi 17 février 2009 2 17 /02 /2009 14:12
April et Franck


Sam Mendes fait de l'entomologie filmée, comme en témoignent ses mouvements de caméra qui tournent autour des personnages, ainsi réduits à d'ostensibles objets d'étude. Les insectes qu'il observe et décortique sont au nombre de deux, le mâle et la femelle. Comme il s'agit d'humains, on parle alors de couple. Soit les Wheelers, April et Franck, produits et victimes de la société américaine des années d'après-guerre.


 

Que sont-ils individuellement, on ne le saura pas : leur histoire et l'étude effectuée par le professeur Mendes sont très exactement concomittantes à leur rencontre. Elle est blonde, elle fume nonchalemment telle une star hollywoodienne, elle veut être actrice. Il est blond, il fait des petits boulots, il veut vivre intensément (mais il ne sait pas trop quoi). Lascivement, elle va en conclure à voix haute qu'il est décidément l'homme le plus intéressant qu'elle ait jamais rencontré. On se dit alors qu'elle doit quelque peu manquer d'expérience, ou qu'elle doit ignorer la véritable signification du mot « intéressant ». Sans doute l'intérêt de Franck Wheeler réside-t-il pour elle dans son amorphisme, son côté indéfini, son flou. Quelle page vierge inespérée sur laquelle elle va pouvoir poser sa marque, et écrire la belle histoire que sera sa vie ! S'il ne sait pas ce qu'il veut vivre, ma foi, moi je le saurai bien pour lui.

Quoi qu'il en soit, il est déjà trop tard : le plan d'après nous les voyons mari et femme, parents de deux enfants et propriétaires d'une jolie maison blanche d'une verte banlieue. Le pied.

 


Bovarysme suburbain

La jolie maison se situe Revolutionary road, nom qui donne son titre au film en anglais et dont on se demande bien par quelle ironie il a été choisi pour désigner un endroit à ce point conventionnel, typique de l'american way of life des années 50-60. Ce n'est en tout cas pas anodin : sans être des révolutionnaires, les Wheelers pensent ne pas être des gens comme les autres. L'ennui abyssal et paralysant qui saisit April chaque matin lorsqu'elle se retrouve seule dans la jolie maison une fois l'époux parti au labeur l'incline fortement à penser que son destin ne saurait être celui de simple femme au foyer suburbaine. Le souci, c'est qu'elle ne sait pas être grand chose d'autre : ses talents d'actrice se révèlent inexistants, elle s'en trouve à la fois humiliée et prête à en découdre avec la terre entière, ou plutôt avec celui qui représente la totalité hélas imparfaite de son petit univers, l'époux.

 



C'est là que la vie de nos petits insectes humains devient intéressante. April souffre de bovarysme, mais d'une forme particulière de bovarysme : elle ne rêve pas d'homme et de grand amour romantique (car c'est une femme essentiellement pragmatique), elle rêve de destin. Son échec la confronte donc à cette question essentielle : quand va-t-elle enfin vivre sa vie ? Et comment ? Il semble bien que ce destin passe nécessairement par son mari, elle-même considérant au bout d'une tentative qu'elle a échoué dans le merveilleux domaine de l'art. Or ce mari est décevant, petit employé sans envergure, abonné aux trajets en train maison-boulot 5 jours sur 7. Oui, ô combien décevant, l'époux qui voulait vivre intensément les choses. L'aurait-on donc trompée sur la marchandise, se demande-t-elle, au lieu de se poser la bonne question : se serait-elle illusionnée ?

 


Ach, Paris, so schön...

Pour débloquer la situation, elle va donc susciter une belle crise conjugale, vociférant entre autres gracieusetés à son mari qu'il n'est pas un homme. Avant de redevenir une gentille épouse, saisie d'une drôle de bonne idée : chéri, si nous allions vivre à Paris, tu trouverais enfin ta vocation et je serais secrétaire dans une de ces organisations américaines qui surpaye ses empoyées (l'exceptionnalité, toujours). Franck, attaché à sa femme et à la paix conjugale, cède rapidement, d'autant que de son côté, il doit bien admettre qu'au travail, il se fait chier menu.

 



Le couple de cette décision peu réaliste retire, c'est incontestable, un moment de répit, et même du bonheur : un état de grâce les unit de nouveau, car telle est la force du fantasme de pouvoir unir des gens sur l'illusion. Une sorte de reviviscence de l'adolescence, qu'ils traversent un sourire narquois et complice aux lèvres, unis contre leurs voisins et collègues, si uniformément bornés, si tellement petits et mollassons, si incapables de vivre leurs rêves. Les Wheelers, eux, vont vivre un vrai truc et voient dans les jugements portés sur leur décision confirmé leur statut d'exception. Ce qui les rend fort joyeux, et comme on les comprend. L'erreur pourtant est là : vivre à Paris n'est en réalité le fantasme que d'un seul membre du couple, la femelle. Le mâle y a adhéré par passivité, un peu par lâcheté. De ceci va découler la question essentielle, laquelle pointait en germe dès la rencontre : lequel des deux Wheelers détient vraiment le pouvoir ?


Les insectes en banlieue

 

Le pouvoir économique relève clairement de Franck. Reste à April l'arme psychologique qu'elle ne manquera pas d'utiliser pour parvenir à ses fins et donner un sens à son existence, absurde comme celle de tout un chacun, mais qu'à l'encontre de tout un chacun, elle ne supporte pas. Les insectes vont donc se battre, jusqu'à la mort, autour de ce départ pour un autre lieu et une autre vie, autour de cette quête de sens déséspérée. Ce que Mendes étudie, entre autres, c'est la violence : violence larvée des rapports sociaux qui érigent le conformisme en norme, violence des rapports conjugaux, violence faites aux femmes et faites aux hommes. Macro-psychologie et micro-psychologie.

 



J'entends déjà se lamenter certains, sur l'air de « Ah, ça y est ça la reprend, voilà que pour la énième fois, elle nous refait le coup de la psychologie ». Hola, calmez-vous, mes amis ! Sam Mendes la joue fine. N'oubliez surtout pas qu'il observe des insectes, vivants à la psyché inexistante, déterminés qu'ils sont non pas par leurs traumas d'enfance, mais par leur appartenance biologique à une certaine espèce animale organisée en société. La dimension psychologisante des relations entre April et Franck est surdéterminée, non par leur passé familial, dont nous ignorons tout, mais par leur cadre de vie, l'american way of life en plein essor. Ce dernier se concrétise dans toute sa splendeur par une forme d'urbanisme particulière, la banlieue, forcément pavillonnaire, forcément conviviale. Avec ses voisines qui apportent des gâteaux, ses couples sans histoires, ses enfants dans le jardin, ses clubs de ceci ou de cela.


Cette banlieue, qui est comme un rêve d'enfant, est aussi dévorante, aliènante, destructrice. Entité collective et sans visage, elle ne tolère que la norme établie et les faux-semblants sociaux, ne supporte pas la vérité, et mène à la folie ou à la mort ceux qui auraient prétention à la démasquer ou à s'en échapper. John, le fils mathématicien et schizophrène de la voisine, paie de sa santé mentale sa lucidité. A moins que ce ne soit celle-ci qui l'ait mené à la folie. Toujours est-il que son discours, visant à déjouer les apparences, et donc à atteindre les petites cracrasseries inavouables qu'elles dissimulent, a une pleine résonnance de vérité. C'est ainsi qu'une fois April morte, la jolie maison accueillera immédiatement un autre jeune couple, comme si rien ne s'était produit : la banlieue Moloch a dévoré ses enfants et passe aux suivants, sans aucun état d'âme.


L'être s'est bien fait avoir

Examinons ce mode de vie, qui va entraîner les sujets vers la mort. Il repose sur des éléments matériels et quantifiables, signes à la fois d'une certaine appartenance sociale et de la valeur ontologique de ceux qui en dispose. Les Wheelers par exemple sont « au dessus » de leurs voisins socialement et du point de vue de l'être : leur maison est plus jolie, mieux rangée, leurs enfants sont plus propres, mieux habillés, leur goût en un mot est plus sûr, moins beauf : les Wheelers sont mieux que leurs voisins.

 


L'être et l'avoir ici se confondent, l'essence et l'apparence. Une maison, un jardin, une voiture, un homme qui travaille, une femme au foyer, et, accessoire indispensable, les enfants, une fille et un garçon. En réalité bien sûr, ce système évacue violemment la question de l'être, qui se trouve ici réduit à ce qui lui est hétérogène. La façon dont Mendes filme les enfants témoignent d'ailleurs du simple statut d'objets de ces derniers : on ne distingue jamais leurs visages, on sait à peine leurs noms, on ne les voit qu'en arrière-fond, comme de petites ombres décoratives qui « justifient l'achat de la maison », comme le dit très maternellement April, leur maman chérie.

 




Le conformisme absolu qui fonde et perpétue ce système d'apparences normées ne peut qu'être violent envers ceux qui ne s'y plient guère, trop intelligents, trop fous, trop autres. Le maître-mot de l'organisation suburbaine américaine (voire de l'Amérique tout court) est : sois comme nous (et ne t'amuse surtout pas à évoquer la question de la vérité) ou nous te bannissons. La mère vieillissante que personne n'invite en raison de la schizophrènie de son fils, et qui se rattrape en dézinguant les Wheelers une fois ceux-ci bannis, est symptomatique. Ces gens n'existent qu'en fonction de l'énergie qu'ils mettent à chaque instant à trier le bon grain de l'ivraie, étant à eux-mêmes leur propre critère de jugement. L'altérité existe sans doute, mais ailleurs, comme une entité devenue extérieure parce qu'on l'a expulsée à l'asile, en ville, bref, loin de soi. Une sorte de totalitarisme discret, et d'autant plus efficace.

Doit-on pour autant considérer que ce système social, aussi écrasant soit-il, constitue à lui seul la cause du drame que vivent les Wheelers ? Doit-on aux clichés de la psychologie substituer ceux de la sociologie ?


La question de l'être

C'est un fait, April est folle. Son déni de la réalité, son égotisme forcené, son incapacité à appréhender ce qui n'est pas elle, ses manipulations, ses obsessions sur la vocation supposée de son mari (qui lui permettrait par procuration de vivre sans se fatiguer un destin d'artiste, donc d'exception), le huis-clos infernal qu'elle impose à son entourage, l'atroce vengeance qu'elle inflige à ce dernier et à ses enfants, tout parle dans ce sens. Certes. Cependant, cette inadaptation au réel est intrinsèquement liée à ses conditions matérielles de vie, sans que la question se pose de savoir lequel de ces deux éléments détermine l'autre. Ce sont les deux face d'une même chose. Dépendante financièrement de son mari, femme au foyer sans talent particulier, coincée dans sa pimpante et sinistre maison, elle n'a qu'un seul recours, le quotidien. Et de ce recours, elle ne veut pas, différente en cela de ses voisines, qui, elles s'en accomodent fort bien.

D'une certaine façon, April par sa déséspérance appréhende le fonds même de la condition humaine : le vide. Vide intérieur, absurdité de l'existence qui contient tous les possibles, qui pour être réalisés exige une grande force de la part du sujet, et une capacité à vivre l'absolue solitude qu'exige la liberté. Là réside la tragédie d'April : s'estimant seule et incomprise, elle ne peut être libre parce qu'elle ne peut se résoudre à être seule socialement. Le poids des conventions, la dépendance financière font partie intégrante de ce qu'elle est (notre être social se confondant avec notre être tout court), créant une contradiction impossible à résoudre. Ce n'est pas tant avec Franck qu'elle se bat qu'avec elle-même, qui ne veut rien lâcher et tout garder ensemble. Elle pourrait divorcer, elle pourrait aller vivre en ville, elle pourrait travailler là où elle se trouve. Ces possibles-là ne sont jamais envisagés, parce qu'elle devrait à chaque agir seule, pour elle-même.

En termes psychanalytique, elle ne suit pas son désir. Elle vise à être une image reconnue socialement : la star de cinéma. Comme elle n'y parvient pas, elle vise alors une autre image : la femme bohême de l'artiste en devenir. L'artiste en devenir refusant le rôle qui lui est assigné, ne lui reste plus à elle que du désir en vrac, non élaboré, sans direction, mortifère.

 



Blablabla

Un discours récurrent d'April concerne la parole : "arrête de me parler", "il faut que nous parlions", "inutile de parler", etc. Et April est très bavarde, si l'on se fie aux scènes de ménage qu'elle aime à initier et à entretenir. Cette parole vampirisante, bourdonnante, étouffante, est de plus totalement inutile du point de vue de la compréhension de soi même et des autres. Et c'est tout à fait normal, puisque là n'est pas sa raison d'être. Elle vise bien plutôt à créer de l'événement pour combler le vide, elle vise aussi à exercer sur l'autre une emprise destructrice, à le mener à un stade où les mots n'ont plus de sens. Pures images accoustiques détachées du concept, signifiants dépourvus de signifiés, donc absurdes, mais très efficaces pour rendre l'autre dingue. Franck doit connaître la même désorientation qu'elle, la même souffrance, la même inaptitude à vivre, et pour cela, le langage est une arme imparable. A contrario, le couple de voisins vit dans une sorte de mutisme conjugal qui garantit leur santé mentale : non, on ne dit pas tout, les frémissements de la psyche ne concerne que soi, les explications sans fin et les ratiocinations sont mortifères. Ce silence leur permet de vivre, là où la volonté frénétique de transparence n'apporte que désordre et incompréhension.


Si l'être humain est comme le dit Aristote un « logikon zoon », un vivant doué de langage, don qui le met au dessus de l'animal, il n'en demeure pas moins que cette aptitude spécifique à l'humanité ne la dispense de rien : comme l'animal, l'homme est mu par l'instinct, et le langage finalement a surtout pour effet de faire souffrir. Car c'est dans le langage que se situent les rapports de force et de domination, bien plus que dans le corps.


 







Par zarzuela - Publié dans : Analyses - Communauté : critique en tout genre
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