Mercredi 25 février 2009 3 25 /02 /2009 20:31

Deux hommes, une femme


Le spectateur en est tout de suite averti, Laura est morte. Il remarquera aussi que cette suppression définitive la rend du même coup extrêmement présente : pendant que s’affiche le titre du film, Laura, donc, résonne le thème musical éponyme qui ouvre le générique, tandis que la caméra s’attarde sur le tableau la représentant, et qu’un invisible narrateur prononce la phrase inaugurale : « je n’oublierai jamais le week-end de la mort de Laura ». La conjugaison quasi simultanée de ces quatre éléments soulignent en rouge l’absence de Laura, tout en lui donnant l’épaisseur d’une énigme. Qui était donc cette créature pour provoquer d’un seul coup tant de chambardement ?


Voyeurisme

Le narrateur, qui ne l'est que le temps d'inaugurer le film en voix off, l’affirme quant à lui sans broncher : il est le seul à avoir vraiment connu la jeune morte assassinée. Ce narrateur est lui aussi invisible, et pourtant bien présent. Il est là, hors champ, en position de voyeur, regardant sans être vu : il observe attentivement l’inspecteur venu enquêter sur la mort de laura et l’interroger. Un narrateur hors champ, mais bien là, une morte qui crève l’écran, et un pauvre flic qui traîne là comme un grand pendu dans un appartement de riche et qui se fait choper en train de tripoter des objets qui ne sont pas à lui : quel autre moyen que le cinéma aurait pu mettre en relief d'un seul tenant tous ces éléments, et créer ainsi une telle subtilité plurivoque ? Ou une telle plutivocité subtile ? Hein ?



Nous sommes donc chez Waldo Lydecker, le furtif narrateur du début, journaliste connu, riche, précieux, cultivé et cynique. La scène qui suit a des résonnances très clairement homosexuelles. Après avoir espionné le policier depuis sa baignoire, Lydecker l’interpelle et se livre à une petite séance d’exhibitionnisme, perversion dans la continuité, sinon logique, du moins pulsionnelle du voyeurisme. Cet homme n’a-t-il donc pas peur que le policier, représentant de la loi, la lui coupe ? Apparemment pas. Il le prend de haut, le traite en valet-garçon-de-bain (Et qui êtes-vous mon brave pour tripoter de vos grosses paluches de si précieux objets, et sauriez-vous je vous prie me passer cette éponge, et donnez-moi donc mon peignoir... ), objet de son mépris et aussi de son admiration : Marc Mac Pherson n’a-t-il pas arrêté des gangsters armés quelques années plus tôt ? Celui-là, ouh lala ! Il en a.


Homophilie

Mais Waldo Lydecker n’entend pas en rester là. Il revient fissa à son péché mignon, le voyeurisme (n’est-il-pas journaliste ?) et l’affirme sans détour : bien que suspect lui-même, il va suivre le flic pendant son enquête et assister à tous les interrogatoires. Marc Mac Pherson doit certainement à ce moment-là sentit vibrer en lui une petite pulsion homophilique, puisqu'il accepte ce marché où d'une part il n’y a rien à gagner, et, où, surtout, il enfeint l'esprit de la loi. Depuis quand un suspect bénéficie-t-il d’un tel statut d’exception ? Pour contrer la pulsion, il s’absorbe donc dans un jeu de patience comme feu Pif gadget les affectionnait, sorte de miniflipper consistant à faire rouler une bille sur un plan incliné pour qu’elle aille se loger dans un trou. Mmmm.

Par la suite, chaque fois qu’il sera confronté à Lydecker, le jeu sortira de sa poche, comme par réflexe. Pourquoi cet homme a-t-il ainsi besoin de tester son self-control face au sémillant journaliste, le seul d'ailleurs qui semble lui faire cet effet ?



Misogynie

Une scène très intense entre deux hommes, donc, unis par une morte dont ils entendent bien tous deux retrouver l’assassin. Intellectuellement, socialement, langagièrement, Lydecker écrase Mac Pherson. Et pourtant, ils vont manger au restaurant comme deux amoureux, à la table qu’occupait habituellement la journaliste pour ses dîners en tête-à-tête avec Laura.

A la question « qui est Laura ? » on peut désormais avancer une réponse : Laura est l’objet unique de la conversation entre les deux hommes, fascinés par elle. Waldo raconte avec émotion et nostalgie leur première rencontre. On le dit et c’est souvent vrai : la première rencontre contient en germe la suite. Si tel est le cas, ce n'est pas folichon, Waldo faisant preuve à l'encontre de la jeune femme d'une indubitable goujaterie, nourrie sans aucun doute aux racines d'une vivace misogynie.

Lydecker, à défaut d'être sympathique, est un véritable artiste de la formule assassine, que je ne résiste pas ici au plaisir de transcrire. A Laura, jeune publiciste débutante qui vient lui proposer d’acheter sa signature pour une campagne de pub, il dit avec hauteur : « Jeune femme, avez-vous par hasard été élevée dans une communauté à ce point rustique que les bonnes manières y étaient ignorées ? Ou souffrez-vous de cette très commune et féminine illusion que le simple fait d’être femme vous dispense en soi de tout comportement civilisé ? «  et de répondre lui-même, en buvant une gorgée de vin : « Peut-être les deux. »

Suite à cette jolie sortie, il se ravise, fait amende honorable et devient le meilleur ami de la jeune fille. Son père, son coach, son conseiller, son Pygmalion. Le tout, comme c'est étrange, sans la moindre contrepartie sexuelle.


Nécrophilie

Laura est donc non seulement l'objet du discours de Waldo, mais son objet tout court, sa création. Qu'elle ne s'intéresse à rien d'autre qu'à lui, qu'elle soit toute dévolue à la parodie de couple qu'il a instituée entre eux, tels sont les impératifs qu'il lui adresse. Tant de passion est contagieuse : Mac Pherson, obéissant à la théorie girardienne du mimétisme du désir, s'éprend à son tour de Laura, ce qui est aussi un peu inhabituel, étant donné le statut de la jeune dame, notoirement décédée. Un flic amoureux d'un macchabé ? Lydecker ne le loupera pas : la nécrophilie, franchement, c'est risible. Et signe avéré de maladie mentale.

Bref, nous voilà à la moitié du film, avec deux hommes qu'unit une chose, un même amour pour une morte, que l'un d'entre eux n'a jamais vue. Autant dire que le fantasme règne en maître. Et là, pof, voilà la morte qui réapparaît, munie de son petit imper et de ses petites affaires de voyage. Elle apparaît précisément à celui qui la fantasme en apparence le plus, en chair et en os. Si Laura a par chance échappé à la mort, c'est que le tueur a estourbi une autre à sa place, sans se rendre compte de sa méprise.


Alors, qui est elle cette Laura soudain incarnée ? Une grande fille toute simple, qui, aussi bête qu'une fille, s'est amourachée d'un bellâtre beau parleur qui lui fait gober n'importe quoi, qui rêve de se marier, qui ne voit pas ce qu'a de louche la possessivité d'un vieux précieux qui ne couche même pas avec elle, ni le dévouement aveugle et très hystérique de sa femme de chambre. Bref, il faut l'admettre, Laura est bien décevante, Laura qu'on nous a pourtant vendue comme si brillante intellectuellement est tout de même un peu obtuse non seulement sur les bords, mais aussi au milieu. Finalement, ne se serait-on pas trompé de question ? Plutôt que de savoir qui est Laura (on le sait maintenant et on est bien déçu), ne faudrait-il pas retourner à la question initiale : qui donc a cherché à la tuer, en se trompant de cible ?



Homosexualité

Et pourquoi ? Passons les moult péripéties, petits arrangements des uns et des autres avec la vérité, qui en font à un moment ou à un autre des suspects. Rions un peu en songeant que le scenario a prévu ce tour de force surréaliste de faire de la morte elle-même le principal suspect le temps de quelques scènes, et redevenons sérieux.

Les psys le savent bien, quand deux hommes couchent avec la même femme, ce n'est pas vraiment celle-ci qui les intéresse. Certes, ni Lydecker ni Mac Pherson ne couchent avec elle, mais rêvent tous deux de le faire ; le souci, c'est que l'un en est capable, l'autre non. Ici, Laura n'a de valeur que de médiation. Nous avons bien vu à quel point son personnage était sympathique mais de peu d'épaisseur, dépourvu d'ambiguité ; en réalité c'est entre Mac Pherson et Lydecker que l'histoire se passe, comme l'indique la première scène du film, et la dernière. Pourquoi Mac Pherson s'accroche-t-il comme un perdu à son petit jeu dès que Lydecker s'approche de lui ? Pourquoi Lydecker cherche-t-il constamment à humilier le flic socialement ?

Cessons d'enfoncer des portes ouvertes : ce qui est ici à l'oeuvre ce sont bien les pulsions homosexuelles des deux personnages masculins, fortement attirés l'un par l'autre, et qui représentent les deux côtés inversés de la même pulsion. De même qu'il y a deux pendules identiques dans le film, une chez Laura, l'autre chez Lydecker (parallèlisme symbolique évident renvoyant au féminin et au masculin), on nous présente ici la version « féminisée » de l'homosexualité (Lydecker, maniéré, cultivé, faible physiquement, médisant, manipulateur, usant du langage parce qu'il manque de testostrérone) et la version mâle (Mac Pherson, brut de décoffrage, baraqué, taiseux, héroïque, actif, viril). Les unit un point commun, une forme de misogynie, que Laura d'ailleurs adore, elle n'est pas fille pour rien. Waldo Lydecker est attiré par les muscles de Mac Pherson, lequel à son tour est troublé par la cérébralité féminine et retorse du journaliste. Si Waldo a voulu tuer Laura, ne pourrait-on penser que c'est parce qu'elle se mettait entre lui et Mac Pherson, plutôt que l'inverse ?



Bécasse éternellement féminine

Quant à Laura, qu'est-elle, sinon un fantasme typiquement homosexuel de Waldo Lydecker ? Une sorte d'idole de la féminitude, paradoxalement asexuée, merveilleuse exceptionnelle tant qu'elle ne n'éprouve aucun émoi pour les hommes. Une vierge-icône. L'ambivalence est nette : tout comme les gays (gay marions-nous) adulent Dalida parce qu'elle collectionne à la fois tous les signes de la féminité et les histoires d'amour désastreuses (restant ainsi sans enfants, madone éplorée dès qu'elle a un homme), Lydecker idolâtre Laura parce qu'elle ne connaît pas d'autre homme que lui. Adoration et négation de l'autre vont de pair. C'est d'ailleurs ça qui gêne le spectateur pour définir Laura : son personnage est ténu parce qu'il n'existe que par ce que son Pygmalion en a fait. Laura est une créature, au sens premier du terme, créature émanant d'un désir morbide qui lui interdit l'accès à la sexualité adulte. Elle est objet : objet du discours, objet de l'adoration (de Waldo et de Bessie, sa bonne), objet de l'enquête. Alors que peut-elle faire pour se défendre, cette pauvre Laura ? Pour exister, elle va tomber amoureuse, un peu de tout ce qui passe dans son champ de vision : un peintre, un semi-gigolo, un flic. Restant ainsi dans l'éternel registre de l'éternel féminin...

Laura
Par zarzuela - Publié dans : Analyses - Communauté : Ciné DVD
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