Mercredi 11 mars 2009 3 11 /03 /2009 18:05

Boyage boyage


En vérité je vous le dis, c'est une grande nouvelle qui nous vient d'outre-Rhin : les Allemands sont capables d’auto-dérision. Les Allemands sont capables de faire des films cruels. Donc drôles. On y croyait plus. 30 ans d’attente enfin récompensés. Ah, mon dieu que d'émotion. Merci donc, Sonja Heiss, pour Hotel very welcome, film espiègle et sans pitié sur l'illusion typiquement occidentale du voyage.


Soit divers archétypes blancs et bien nourris susceptibles de se rendre en Asie, ce grand Autre culturel. Ainsi Marion, jeune Allemande en crise d’interrogation sentimentale qui va en Inde pour «venir vers elle-même », expression que nous traduirions plus volontiers par «se retrouver».

Ainsi Svenja, une autre jeune Allemande qui a raté son avion et se terre dans sa chambre d’hôtel thaïlandaise, sa seule activité consistant à passer des heures au téléphone avec un agent de voyage local. A défaut de trouver un billet, elle vivra par ce biais une expérience inédite de surréalisme téléphonique. Rien de plus facile à reproduire : il suffit de mettre en contact deux locuteurs de langues différentes qui vont tenter de se parler anglais. Sur les deux, l'un devra toujours faire l'effort de comprendre le discours de l'autre, tandis que l'autre fera toujours semblant de comprendre le discours de l'un. Essayez, vous verrez, vous aurez pour pas cher une bonne tranche de rigolade.



Soit Liam, un jeune Irlandais qui se retrouve père malgré lui et se calte vite fait en Inde pour fuir cette pénible situation.

Soit Adam et Joshua, deux copains anglais qui vont en Thaïlande pour faire la fête et, cela tombe sous le sens, pour rencontrer par ordre de préférence « des Suédoises des Danoises des Anglaises ».

Soit des motivations différentes pour cette migration temporaire d’Occidentaux pur sucre vers l’Orient éternel, appelée en l’occurrence voyage.


Germanitude et voyage

Les Allemands ont un rapport au voyage bien particulier : élément formateur, le voyage renvoie par ailleurs de façon très cruelle celui qui l’effectue à son inaptitude toute teutonne, à sa lourdeur, à son esprit de sérieux, à son intrinsèque mélancolie nordique. Ceci vaut pour l’Allemand ancien modèle, l'Allemand cultivé, lecteur de Goethe et de Thomas Mann, qui souffre de ce qu’il est malgré lui : au pire un héritier du nazisme, au mieux un Tonio Kröger adulte, sensible mais essentiellement inapte à la vie car trop neurasthénique. Pour expier la faute et se soulager de cette culpabilité structurelle, l’Allemand sensible (qui entend se distinguer absolument du gros porc engraissé au plan Marshall dont parlait Jankelevitch) se place alors en état d’admiration systématique et d’ouverture extrême à l’autre culturel et ethnique, tellement plus pauvre, tellement plus spiritualiste, tellement moins matérialiste que lui, donc du fait de ces trois éléments conjugués, tellement plus vrai.

Cet autre, il lui faut le rencontrer, lors de voyages justement. Avec lui il faut communiquer, de façon authentique, c'est-à-dire débarassée de tous les préjugés occidentaux.


Aimons l'ethnocentrisme pour cesser d'être chrétiens

Regardons les choses en face : l'Allemand sensible et par extension l'Européen qui entend prouver qu'il n'est pas un gros beauf font de l'abandon théorique de leur identité propre le préalable absolu à la Rencontre, forcément interculturelle. Cette bizarrerie, typiquement occidentale par ailleurs, nous vient en droite ligne du néo-centenaire de l'EHESS, observateur en son temps de populations amazonniennes, Claude Levi Strauss pour ne pas lui faire l'injure de ne pas le nommer.

Gaussons-nous au passage en remarquant que la critique de l'ethnocentrisme est elle-même complètement ethnocentriste. Il ne viendrait jamais à l'idée d'un Indien, d'un Chinois ou d'un Papou de remettre en cause ses valeurs, au nom de l'ouverture à l'autre. Seul un Occidental marqué par la pensée chrétienne peut ainsi souffrir de honte de ce qu'il est, au point de renier ce qui le fonde lorsqu'il est confronté à la différence sociale, ethnique et culturelle. Cette culpabilité, il faut l'admettre, n'est que le corollaire d'une domination réelle, c'est à dire financière, domination mal vécue, forcément, du fait de l'héritage chrétien qui maudit les riches et les puissants tout en glorifiant les pauvres et les faibles d'esprit.

Notre Seigneur Jésus ne nous l'a-t-il pas seriné sur tous les tons ? L'argent c'est mal, la domination c'est mal, la force c'est mal. Heureux les mollassons dépressifs, car ils iront au paradis.

Bon, revenons donc à nos djeun'z (qui frisent bien la trentaine tout de même) en train de sillonner l'Asie.



Ne pas rencontrer l'Autre

Commençons par les plus simples, Josh et Adam, qui sont de fait très premier degré ; ils formulent des attentes précises et faciles à satisfaire : Pattaya c'est top, la plage est cool, on peut regarder les matchs du FC Liverpool, manger des frites au bacon, danser sur de la house toute la journée et toute la nuit. La question, euh, comment dire, de l'altérité de l'autre, de la rencontre de la population locale qui légitime le fait d'aller si loin de chez soi ne se pose pour eux pas l'ombre d'une seconde. Leur tranquillité d'esprit s'en trouve absolument garantie.

Marion, qui habite une espèce de centre sectaire pour blancs en mal de psychothérapies à visée d'épanouissement personnel, est dans une situation finalement comparable (le pays adapté à la demande occidentale) ; pourtant, contrairement aux jeunes brittons, elle le vit moyennement bien, malgré les indéniables bienfaits que lui procurent le shaking collectif et les séances de rebirth. C'est qu'elle, en bonne petite nunuche, n'aspire qu'à rencontrer les autochtones, de façon pure-authentique-désintéressée, et que ceux-ci, en retour, affichent systématiquement la désolante manie de la renvoyer à ce qu'elle est : une Européenne, donc une riche à qui il convient surtout de soutirer quelques pépettes en lui faisant croire qu'on s'intéresse à elle. Ben oui. La spiritualité finalement, sur le terrain, c'est pas ça.



Liam est dans une même démarche théorique : lui aussi il veut de l'authentique, du vrai, du contact avec l'autochtone. Mais contrairement à Marion, il est dans une certaine cohérence : pour lui, pas de produits de consommation préformés au goût occidental. Il veut vivre avec la population, se déplacer avec les moyens locaux. Sauf que là aussi, sa condition d'européen le rattrape : il n'y a qu'un gros con d'Européen pour se faire refourguer de la crotte de souris en guise de chichon, il n'y a qu'un blanc pour se faire trimballer à dos de chameau pendant des jours à travers le désert, mené par  un Indien maigrichon à pedibus gambis.

Quant à Svenja, elle symbolise magnifiquement à elle toute seule l'échec total de la rencontre, (échec structurel, inévitable, qui repose sur l'entremêlement de représentations, de culpabilité, de disproportion financière, de volonté thérapeutique mal placée..), fantasmant sur un tour opérator qu'elle n'a jamais vu, lequel semble penser qu'une forme d'écholalie psittaciste masque efficacement son ignorance de la langue anglaise. Ce en quoi il a tout-à-fait raison, ça marche du feu de dieu !


Se perdre se trouver

Voyager (activité qui là encore n'intéresse que les Occidentaux, les autres en vivant une version nettement moins sympathique, appelée selon les cas exil économique ou politique) vise à plusieurs choses, plus ou moins profondes : changer d'air et de paysage, fuir le quotidien, accéder à soi-même, se connaître, approcher d'autres cultures, vivre des expériences inhabituelles. En se déplaçant, il s'agit paradoxalement d'échapper à ce que l'on est, pour s'y retrouver inexorablement confronté. Ce qui nous y ramène, à nous-mêmes, c'est le regard de l'autre, qui ne se fatigue pas à couper les cheveux en quatre : avant d'être de belles âmes en quête de spiritualité et de rencontre authentique, nous sommes des enfants gâtés, des privilégiés sans véritables problèmes, une manne financière possible, des êtres étranges qu'il faut satisfaire pour d 'évidentes raisons économiques, sans engager pour autant de relations avec eux.


Voyageur fragilisé

La perte des repères spatio-temporels habituels, les dents de scie émotionnelles que suppose le voyage (comme en témoignent les séances de « danse » que suit Marion, d'abord grands moments d'hystérie collective, puis pathétiques séquences où elle se retrouve seule, sans partenaire, perdue au milieu de deux couples, comme en témoignent aussi les sessions de transe digitale sur la plage des deux anglais, successivement exaltantes et minables), l'impossibilité à comprendre les codes locaux et les attitudes ambigues de l'allochtone (car il faut bien le dire, l'allochtone semble surtout moqueur) fragilisent grandement le sujet voyageur. Il doit à un moment reconnaître qu'il n'a là où il est aucune place a priori, qu'il n'est pas nécessairement désiré, qu'il est ce que justement il voudrait ne pas être : un humain à problèmes et à l'estomac bien rempli qui souffre tout bêtement du mal du pays.



Adam et Joshua sembleraient échapper à cette impitoyable mécanique, pour une raison très simple : ils ne se racontent pas d'histoires et assument pleinement d'être de simples beaufs consuméristes. A ce titre, comme leurs attentes sont clairement définies et dénuées d'hypocrisie, le voyage ne les déçoit pas. Ils y trouvent exactement ce qu'ils y cherchent. Pourtant, eux aussi vont souffrir, eux aussi vont se dévoiler à eux-mêmes. Ce n'est pas tant la culture asiate qui va jouer ce rôle de révélateur que la simple différence de contexte. Leur relation, faite de domination, d'emprise exercée par Joshua sur Adam, et sans doute aussi d'une attirance sexuelle inconsciente pour celui-ci, s'inverse. Adam ne supporte plus la contrôle sur lui exercé, ne supporte plus les tentatives d'humiliation. Il part de son côté, il se libère de cette aliénation dont on devine qu'il la supporte pourtant depuis des années. C'est le voyage qui a permis cela : pourquoi, comment, on ne le sait pas mais on peut supposer que le contexte y est pour beaucoup. Etre hors du champ habituel de ses repères affectifs, culturels et spatio-temporels est une souffrance, mais peut aussi entraîner une forme de libération, de découverte en soi de ressources insoupçonnées.



Par zarzuela - Publié dans : Analyses - Communauté : Les films : outil de culture
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