Lundi 18 mai 2009 1 18 /05 /2009 15:56

Le grotesque essentiel de l’Amérique

 

Tout le début du film nous montre un être humain de dos, qu’on suit pas à pas. « Mon dieu, mon dieu, mais c’est qui cette grande blonde ? » qu’on se demande au bout d’un temps. Et quand la grande blonde enfin montre son visage : « Hanhan, mais c’est Mickey Rourke ! » on s’écrie médusé. Et de fait, c’est Mickey que voilà. Un prénom qui en soi, comment dire, euh, annonce bien des choses.

 

Mickey

Mickey donc, s’appelle ici Randy Robinson, dit Randy the ram (le bélier), totem dédié à son métier : catcheur professionnel, ex-star du genre. Catcheur « professionnel » ? Non on ne rit pas. Quel « sport » pourtant plus que le catch évoque irrésistiblement le grotesque, pseudo-combat mis en scène de façon exagérée, chiqué des coups, chiqué des lutteurs réduits à de pauvres archétypes déguisés en bouffons ? Le catch, faux sport par excellence inventé par l’Amérique, ce qui en soi en dit long sur l’état des Etats.

Mickey, comme son homonyme à oreilles noires, est une star du faux-semblant, un combattant pour rire, qui pour autant ne rigole pas des masses. Son heure de gloire, passée depuis longtemps, subsiste essentiellement sous forme de fans qui le reconnaissent de ci, de là dans les salles des fêtes du New Jersey où il combat encore.

Pour le reste sa vie n’est que misère et mocheté, du mobil home poisseux dont il se fait virer aux petits jobs de manutentionnaire-vendeur en supermarché, de sa fille qui refuse de le voir à sa solitude, à peine trompée par quelques visites à une boîte de lap-dance.

 

Mel Gibson

Combat chiqué n’empêche l’idiotie, voire même l’aggrave : ainsi, cette pénible séance de catch où Mickey et son adversaire juif à papillotes (le catch est décidément une représentation non pas sportive mais politico-religieuse) s’agressent à coups d’agrafes plantés dans le corps. Le sang coule : et hop, on est bon pour un petit parallèle entre la grande blonde et le crucifié mort pour racheter nos péchés. Ben oui finalement, tous les deux ont souffert et saigné de trous faits dans leurs corps, c’est une chose avérée. Relativisons néanmoins : la citation « christique » qu’on nous fait d’un air grave n’est pas tirée de la Bible (faut pas pousser non plus) mais du film de Mel Gibson, La passion du Christ. Rappelons simplement que le bonhomme est un chrétien fondamentaliste dans la droite lignée des pilgrims et fan de W Bush, et que son film présente la mort du Christ comme le fait exclusif des vilains youpins.

 


Suite à ce combat limite religieux entre un juif et l’avatar moderne du Christ, Mickey the Ram, très amoché sur le plan physique, se sent moyen moins, pi nous fait l’infarctus. Son docteur lui dit : ah maintenant monsieur, faut arrêter le catch professionnel. Bon, hé, ça suffit là, ceux qui rigolent dans le fond. D’accord, j’accélère un peu : Randy, qui s’est pris une baffe sentimentale (sa copine lap-danceuse ne veut pas de lui) et une baffe familiale (sa fille lesbienne ne veut pas de lui), décide d’un dernier combat, à tous les sens du terme : il affrontera l’Ayatollah, un de ses vieux potes remonté sur le ring pour l’occasion. Bon ben voilà, je vous laisse écrire la suite, aidé des quelques indices précédemment cités. J’attends vos réponses avant le 30 mai. Le cachet de la poste fera foi, comme il en a l'habitude.

 Ressaisissons-nous : qu’est-ce donc qui dans ce film me pousse à ainsi vociférer ?

 

Laideur et américanité

Aronofsky m’avait déjà horripilée avec Requiem for a dream, dont me restent en mémoire la facilité des effets, le côté esbroufe et toc pour évoquer un thème qui méritait largement mieux, la folie. La même structure narrative préside dans les deux films, la déchéance annoncée des personnages, le sursis inattendu d’une période de grâce, suivi de la chute promise dès le départ. La décadence de l’individu en prise à son destin, oui, c'est un thème classique, auquel d’ordinaire je me montre sensible, comme peuvent en témoigner mes voisins de salle habitués à me tendre gentiment mouchoir après mouchoir.

Or là rien de plus que cet immense agacement. Pourquoi, comment ?

Je répondrais comme ça au débotté qu’Aronofsky présente les mêmes travers que ce qu’il entend décrire : la laideur structurelle de l’Amérique. Celle-ci contamine tout ce qu’elle produit pour une raison très simple : l’Amérique ne crée rien, elle imite d’une telle façon que ce qui en résulte est nécessairement réduit, déformé, vidé de son contenu, en un mot, grotesque.

 


Le catch est une imitation de combats, le film de Mel Gibson est une lecture déviée et extrémiste des Evangiles qui se substitue dans le film au texte d’origine (citer Mel Gibson au lieu de la Bible, faut le faire), les danses lascives de Pam-Cassidy sont une imitation tarifée et stéréotypée du désir.

 

Caricatures

Nous sommes ici constamment dans la caricature, comme nous sommes constamment dans la laideur. Il est rare de se sentir à ce point dans un monde dépourvu de toute trace de beauté. Là encore, pourquoi pas ? Le cinéma n’a pas besoin d’être esthétique, et si l’on entend montrer la laideur, précisément, il s’agit bien d’en gommer absolument le beau. Alors qu’est-ce qui m’énerve comme ça, bordel ? Revenons à la caricature : elle se réfère à un modèle complexe, à une « origine » qu’elle copie en n’en retenant que les traits les plus saillants, accentués ensuite jusqu’au grotesque.

Les personnages de The wrestler sont des caricatures, à qui on prête des sentiments : tristesse, amour, affection, regrets…. Or, une caricature ne peut structurellement pas éprouver de sentiments, ou alors ceux-ci à leur tour sont caricaturaux, comme dans les Simpsons. C’est là sans doute que réside le problème, dans le décalage entre le manque de complexité des personnages du Wrestler et ce qu’ils sont censés éprouver, qui justement est complexe. Ceci expliquerait mon anesthésie à la vision du film, dérangée de temps à autres par une envie de rire fort malvenue.

 


Il semblerait peut-être qu’Aronofsky n’ait pas d’autres points de référence lui permettant de prendre de la distance avec ce qu’il montre. Il est englué dans la même fange que celle où s’enfoncent ses personnages, filmant à même hauteur qu’eux, sans recul ni hauteur, sans grandeur non plus. Que l’évènement le plus signifiant du film soit un combat d’agrafeuses est en soi symptomatique d’un univers vidé de références, d’un univers intrinsèquement appauvri, où les repères sont réduits à n’être que de pauvres simulacres. Voilà : pour avoir conscience de déchoir, il faut avoir conscience d’autre chose, de plus élevé, dont on procéderait, et dont on s’éloignerait en tombant. Or, ici, tout est désespérément au même niveau mesquin, monde tellement clos sur sa laideur et sur lui-même qu’il ne s’en rend même plus compte de sa décadence, ayant perdu de vue ce qui par comparaison lui permettrait de la constater.

James Gray sur le même thème de la décadence civilisationnelle de l’Amérique a fait un film autrement plus intelligent, qui intégrait justement des éléments culturels autres, européens, par rapport auxquels la déchéance prenait tout son sens. Chez Aronofsky, finalement, ce n’est pas tant la beauté qui est absente, que le sens.

Par zarzuela - Publié dans : Chroniquettes - Communauté : Les films : outil de culture
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