Dimanche 5 juillet 2009 7 05 /07 /2009 18:31

Crucifères et Loubavitch


Par-delà ses répliques de sitcom qui tue et son appartenance répértoriée au registre de la comédie familiale, Tellement proches, film d'Eric Toledano et Olivier Nakache, présente un élément inattendu et pour le moins décalé, élément dont je me garderais pour l'instant de dévoiler la teneur. Car vois-tu, ami lecteur, telle est ma nature, facétieuse et un brin castratrice... Oui.

 

Comédie classique

Je me contenterai donc pour commencer de mentionner quelques motifs classiques, ici gentiment revisités : scènes de ménage, belle-mère envahissante folle des slips de son gendre, trentenaire hystéro délirant bébé et maternage devant un mec qu’elle connaît depuis deux heures, gosse infernal qui se fait virer de chez Ikéa pour mise à sac de la piscine à balles…

Tout ceci est bien réjouissant, certes, d'autant qu'une partie de l'action se déroule dans le 9-4, terre de ma jeunesse, plus précisément dans un de ces célèbres immeubles fleuron de l'architectue seventouze ornant la ville de Créteil, immeubles crucifèrement nommés « les Choux ». Ce qui en l'occurrence relève du n'importe quoi vu qu'en vrai, c'est à des artichauts qu'ils ressemblent. Mais bon, on va pas en chier trois coucous suisses non plus, je suis pas là pour causer maraîchage, moi !

 


Conversion ?

Non, là n'est pas le plus interpellant. Le plus interpellant dans Tellement proches se trouve dans la référence à la religion juive abordée ici sous l'angle très spécifique de la « conversion » (nous verrons pourquoi ce terme est inapproprié) d’une famille de français lambda au judaïsme hardcore des Loubavitch. Je me faisais justement la réflexion que le judaïsme, ressort récurrent de quelques comédies franchouillardes ou séfardo-franchouillardes, est toujours traité de la même façon : l'imposture d'un goy de base amené par un concours de circonstances à se faire passer pour juif. De Rabbi Jacob à La vérité si je mens, la filiation est claire. Les juifs étant particulièrement portés sur les rituels et interdits inscrits dans le quotidien le plus concret, on devine le nombre de chausses-trappes qui guettent le malheureux imposteur et les sueurs froides qu'il se tape à chaque scène pour ne pas être démasqué. Alors, quelle est la spécificité de Tellement proches, chassant apparemment sur les mêmes terres que les deux films susnommés ?


Avant de répondre, rappelons que Jean-Pierre et Catherine, personnages du film, ont inscrit leur fille dans une école juive orthodoxe, au prétexte des excellents résultats au bac obtenus par les élèves de l'établissement. Pas question évidemment de mentionner leur état de goyim, les juifs en général et les Loubavitch en paticulier n'étant pas connus pour apprécier l'hétérogénéité religieuse et culturelle. Les parents commettront donc un véniel mensonge par omission, oubliant simplement de préciser lors de l'inscription leur statut de Gentils. Les quiproquo juifs-goy vont-ils alors défiler, comme on serait en droit de s'y attendre ? Que non point, mon ami, que non point et là tu l'auras compris réside tout l'intérêt du film.

 

Alliance

Ce qui va se passer défie l'entendement : la petite Gaëlle va spontanément se muer en Yaël, sa maman Catherine devenir Rebecca, animatrice appréciée de fêtes religieuses juives et de lectures rabbiniques à domicile. Et, plus balèze encore, les Loubavitch, rigoristes parmi les rigoristes, structurellement hyper pointilleux sur le respect des 613 Mitsvoth, n'y verront eux-mêmes que du feu. Qu’est-ce à dire, qu'on nous sucre comme ça un ressort essentiel de toute comédie franco-juive qui se respecte ? Hein ?


Le judaïsme on le sait éprouve une sainte horreur du prosélytisme, contradictoire avec les notions d'élection divine et d'Alliance qui le fondent. A ce titre, le concept même de conversion pose quelque souci : si le peuple juif est élu (et Dieu sait la plaie que c'est que d'être élu par Lui !), si la judaïté se transmet de façon matrilinéaire, quelle valeur alors accorder à l'adhésion volontaire d'éléments extérieurs à une religion qui ne repose justement pas sur la libre volonté de celui qui la pratique, mais sur le fait qu'il appartienne, contre son gré, au peuple entre tous désigné par Dieu ? On peut voir ici une marque d'orgueil, de volonté de supériorité distinctive, ce qu'on n'a d'ailleurs jamais manqué de reprocher aux juifs. On peut aussi y voir une forme de pragmatisme fataliste et de saine psychologie : franchement, vu la sinécure que constitue l'appartenance au judaïsme, entre commandements à toutes les sauces et persécutions immémoriales, entre colère divine et ressentiments humains, pourquoi vouloir se coltiner une telle corvée lorsqu'on bénéficie du privilège d'en être dispensé de naissance ?



De peu de foi...

Certes, la conversion existe. A l'origine, Guiyour, (le Guer) de façon très significative, est un terme qui désigne l'émigré, celui qui vit dans un pays qui n'est pas le sien. Ainsi le converti n'est-il pas tant celui qui se tourne de façon personnelle et intime vers Dieu, transcendant et au-delà, que celui qui habite une autre contrée, sur terre, et qui va adopter les us et coutumes de ceux chez qui il se trouve.

Se dessine ici une caractéristique spécifiquement juive : pour le judaïsme (et là n'est pas le moindre des charmes), la question de la foi, intérieure et appelant à une conversion de l'être, n'existe pas. La foi, c'est un truc de chrétien torturé par la psychologie. Le juif est juif en tant qu'il pratique, non en tant qu'il croit. Et cette pratique est inscrite dans chacun de ses gestes les plus quotidiens, ce qui la rend très contraignante et lui confère souvent un caractère absurde. Ce caractère absurde, justement,  marque la transcendance : l'homme juif se soumet de fait à chaque instant à des impératifs matériels dont le sens lui échappe....tout comme Dieu échappe essentiellement à la connaissance humaine. Pas d'extase donc, pas d'envolées fidéistes, du concret, du pragmatique dans lesquels se manifeste paradoxalement la soumission à la transcendance divine, inconnaissable et cachée à l'homme.


La méfiance juive envers la foi explique sans doute en partie la réticence envers la Guiyour, rarement accordée, et qui suppose un véritable parcours du combattant pour le postulant. Par ailleurs, les « convertis » s’ils sont juifs sur le papier, et même si les textes ordonnent de ne pas mentionner leur état sur dix générations (ce qui est très perfide, car cela constitue un excellent moyen de le garder en mémoire...), ne le sont absolument pas dans la tête de leurs nouveaux coreligionnaires, qui considèrent avec une suspicion accrue ceux et celles qui s’embarquent danc cette galère inutile.

Il est vrai que les motifs des prétendants à la conversion sont parfois ambigus : fascination doloriste (donc très chrétienne) pour la souffrance des juifs, volonté de s’approprier un bénéfice de pitié à partir d'une histoire qui n’est pas la leur, masochisme, etc…



Tête de juif

Or, voilà un film qui nous montre un cas de Guiyour officieuse, spontanément effectuée et spontanément acceptée. Certes, les Loubavitch ont toujours tenu Catherine et Jean-Pierre pour juifs ; ceci dit, un juif orthodoxe n’a pas son pareil pour détecter à de multiples détails les fraudeurs en kacherout. Là, non. C’est que Catherine, femme pratique s’il en est, a compris la chose essentielle expliquée ci-dessus : loin de s’emmerder avec les questions oiseuses qui structurent la chrétienté (dont celle de la foi), les juifs considèrent que seul le geste compte, et non pas l’intention ou la croyance.

Et Catherine pratique, parsème les signes là où il faut, mezuzza, perruque, vêtements, rituels et comportements. Son souci hystérique de la réussite de ses enfants, son intransigeance brut de décoffrage en font une épouse et une mère juive particulièrement performante. Y aurait-il donc une essence de la judaïté dont elle serait représentative, une forme de pragmatisme sans faille et sans faiblesse, de refus du sentimentalisme et des délicats frémissements de l'âme ?

Ne t'attends pas, lecteur, à ce que je hasarde une réponse sur un sujet si délicat. Je rappellerai simplement une des répliques de Catherine adressée au bazooka à son beau-frère goy : «  Toi, tu es juif ! Ben oui, quoi, t'as une vraie tête de juif, c'est pareil ! » En ces temps d'oppression politiquement correcte, qu'il est donc rafraîchissant d'entendre ce genre de choses....



Par zarzuela - Publié dans : Analyses - Communauté : Les films : outil de culture
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