Divertissement que tout cela, écrivait Blaise Pascal.
Quelques quinze ans après Versailles rive gauche, Bruno Podalydès poursuit son étude sur la ville éponyme, laquelle bien sûr n'a rien d'urbain ni de sociologique, se situant plutôt dans le cadre d'une réflexion mélancolique sur l'existence humaine, hantée par l'ombre grimaçante et inéluctable de la grande Faucheuse.
Si Versailles rive gauche se fondait sur un ressort fabuleusement scatologique (comment tirer discrètement la chasse d'eau pour noyer l'estron à peine expulsé lorsque sonne à la porte une pure jeune fille avec laquelle on espère bien conclure ?), les personnages de Versailles rive droite sont quant à eux rongés par la solitude affective et sexuelle, qu'ils fuient par les divers moyens dont ils disposent : alcool, bricolage, drague, travail, folie...Ils sont aussi marqués par le temps qui passe, dont on constate les effets sur les comédiens qui ont joué dans les deux films, et sur ceux qui, jeunes et jolis dans les années 80, ne le sont plus vraiment aujourd'hui.
Enfer et vestiges
Ce voyage vers la vieillitude est signifié par la longue scène d'ouverture, qui montre Lucie, employée de bureau
casual, prendre le métro puis le couloir du métro puis l'escalator puis le métro puis rebelote puis le RER dans le but méritoire de se rendre au turbin. Le voyage se fait de Paris vers
Versailles, soit dans le sens inverse communément pratiqué par les masses laborieuses. On y ressent la fatigue, l'ennui, la résignation, en un mot toute l'aliénation qui est le lot de ceux qui
ont la chance d'avoir un CDI de par ces temps de crise (et qui donc seraient, n'est-ce-pas, bien malavisés de se plaindre de vivre une si triste vie).
Versailles est une ville particulière par son histoire, par son côté suranné : Versailles est une ville-vestige, comme en témoignent les patronymes de certains de ses habitants, Odile de la Touze et Trucmuchaut de Brichambart, eux-même rescapés de Versailles rive gauche, ici réduits à de simples noms sur des interphones. Bien que privilégiée, bien que d'une certaine façon hors du temps, Versailles se trouve elle aussi soumise à la déchéance qu'impose le défilé ininterrompu du petit père Chronos : les personnages des Bancs publics ne sont pas des aristos survivants d'un ancien régime, mais de petites gens, simples employés sans histoire(s), français moyen moyen, plus panel pour la Sofres tu peux pas.
Misère de l'homme sans Dieu.
Après son voyage infernal (au sens latin du terme, infernum, ce qui est en bas), Lucie arrive au trimard, pour
découvrir médusée sur l'immeuble d'en face une grande banderole noire et l'inscription suivante : « Homme seul ». Sans entrer dans le détail, disons que cette solitude sombrement
affichée va mettre en branle non seulement l'action, mais tous les affects des uns et des autres, étrangement concernés par cette singulière déclaration. C'est que, finalement, chacun s'y
retrouve, sans en avoir conscience. « La solitude, ça ne se partage pas » énonce doctement un des personnages du film, se mettant ainsi le doigt dans l'oeil jusqu'au trou du fion. Si ça
ne se partage pas, de fait, cela peut néanmoins se dire, et toucher les gens, seuls eux aussi par définition.
Cette solitude, certainement plus durement éprouvée en avançant en âge, est intrinsèque à la condition humaine : l'homme a conscience de sa mort, l'homme sait qu'il peut en baver violent d'aimer sans être aimé, et que, passé 50 ans, s'il n'a mal nulle part le matin, c'est qu'il est déjà macchab. Pas franchement la joie, de fait...Alors, pour oublier, pour se détourner de ce triste et incontournable constat, l'homme va se divertir, par le travail, les bateaux télécommandés, la bibine, les réunions d'entreprises, la recherche de l'âme soeur, autant de réalités inutiles et grotesques mais qui lui pemettent un instant d'oublier ce néant qui irréversiblement l'aspire. Quelle révélation lorsque je lus Pascal, philosophe selon mon coeur, décrivant ainsi la condition humaine. Aucun doute n'est permis : indéniablement, Bruno Podalydès est pascalien.
Gare ta gueule à la récré.
Les adultes pour oublier la mort qui se profile, se divertissent donc, et ce divertissement les ramène à une réalité dont ils n'ont pas conscience : l'essentiel de leur énergie se passe à retomber en enfance. L'entreprise est un haut lieu de cette régression, comme il se doit fortement travaillée par les pulsions libidinales, ainsi que le prouve le discours d'Arditti à ses « collaborateurs », ponctué de lapsus cochons, ainsi que le prouvent les innombrables métaphores sexuelles présentes dans le film (« alors avec la perceuse, après la cloison, vous êtes arrivé jusqu'à un trou avec des poils ?? »). Il est vrai que certains outils, et notamment les perceuses, représentent une source inépuisable pour ce genre d'exercice...
Les trois espaces où se déroule le film (l'entreprise, le square, Brico dr(e)am le magasin de bricolage) sont chacun à leur façon une cour de récréation pour adultes. Le parallèle est particulièrement flagrant dans le square, lieu par définition consacré aux chtites nenfants.
Des enfants pas comme les autres.
Mais est-ce à dire que les adultes soient vraiment des enfants comme les autres, malencontreusement munis d'un corps
plus grand et moins agile, malheureusement soumis à des contraintes idiotes, dont celles de gagner leur vie en faisant les guignols huit heures par jour au bureau ? Il semblerait que non :
l'adulte, même structurellement infantile, n'est pas réductible à un grand enfant. J'en veux pour preuve l'incapacité du réalisateur à filmer les « vrais » enfants du square : les
quelques scènes montrant des gosses entre eux sont particulièrement crispantes, sonnent étonnamment faux. On y croit pas une seconde, à ces gosses qui disent « ta gueule » au lieu de
« va te faire enculer grosse tepu », et qui minaudent comme un adulte pense qu'un enfant doit le faire (les secrets, les cachettes tout ça, des trucs de gosses, ouais, ouais,
pffff).
Autant les beaux gosses de Riad Satouff suintent par tous leurs boutons la vérité de l'adolescence, autant les
gniards des bancs publics sont à côté de la plaque, petits adultes singeant mal l'enfance. Est-ce un effet voulu par le réalisateur ? Est-ce une maladresse qui lui a échappé ? Est-ce une
vengeance envers ces petits êtres qui eux ont plus de temps à vivre que lui, et qu'il tourne à son insu en ridicule ? Je me permets de hasarder l'idée suivante : Bruno Podalydès ne sait pas
filmer les enfants parce qu'il ne sait plus ce que c'est que l'enfance d'un enfant. Il ne connaît que l'infantilisme de l'adulte, et de ses systèmes sociaux.
L'enfance qui hante la grande personne est une enfance reconstituée, reconstruite, qui n'est pas identique à celle qui est vécue par l'enfant, en toute inconscience. Peut-être est-ce pour cela que la description de vrais moutards échappe complètement à Podalydès, qui excelle en revanche absolument à montrer celle de leurs collègues majeurs et vaccinés.
Amour, cinéma et temps.
C'est que le temps qui sépare les deux sphères ne peut être tenu pour valeur négligeable, et change structurellement
la donne, accordant aux adultes un recul qui ne saurait être celui d'un authentique mouflet. L'adulte sait que le temps lui est compté, il le sent dans son corps, tandis que l'enfant, lui, a une
conscience du temps bien plus diffuse, ralentie et ouverte. Il a, comme on dit, la vie devant lui, et le sentiment qu'il n'atteindra jamais l'âge de ses parents. La mort ne le préoccupe qu'en
tant qu'elle concerne ses proches, lui-même s'en pensant le plus souvent spontanément exclu. Le temps pour lui passe très lentement, proportionellement au peu de passé qu'il a.
Le film recense donc tous les âges de la vie, de Vincent Elbaz ex-péril jeune à Claude Rich coloscopie, du bébé dans son couffin à la femme vieillissante. Que faire alors de cette enfance rêvée qu'on ne peut plus revivre comme un gosse, et qui pourtant fait partie de nous ? Des films qui recyclent ce que nous avons vécu, de pacman à grospresso, d'urgences à starwars, un film qui ricane en douce de ces jeux imbéciles que sont le travail et les loisirs, un film comme grand jeu qu'on joue avec plein de potes pour le montrer aux autres.
Et puis l'amour bien sûr, viatique hasardeux, mais absolu pour retrouver ses 14 printemps et oublier la mort.