Lundi 14 septembre 2009
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Allez
ma fille, va danser et lâche-nous la grappe.
J’aime beaucoup Christophe Honoré. Les films que j’ai vus de lui, qui certes s’inscrivent dans un registre catalogué
(le film parisien post nouvelle vague rive gauche), mais qui faisaient montre d’une fraîcheur rare précisément dans ce filon dégorgeant de vieilles lunes. Le personnage lui-même, qui en interview
se révèle d’une lumineuse finesse. Autant dire que j’ai galopé dare-dare au cinoche du coin voir son dernier opus. Ahlala, quelle déception, mes amis !
Pourquoi la Bretagne ?
Le stéréotype absolu du film parisien post-nouvelle vague rive gauche, bavard, autocentré, chichiteux, plein de
vide, je m'arrête là car cela me fatigue. La force d’Honoré consiste habituellement en ce qu’il renouvelle un genre vaguement défraîchi, tout en en acceptant l’héritage, comme il l'a fait dans
Les chansons d’amour. Selon toute apparence, il y a cette fois échoué. La lignée est pourtant claire et assumée, du so french film de
réunion de famille aux réminiscences nouvelle vague en passant par Desplechins et son conte de Noël.
Mais la touche Honoré (celle qui redonne éclat et brillance) ne prend jamais, réduite à des dialogues hyper écrits
qui sonnent creux (j’excepte le texte du personnage de Gulwenn, réjouissant) et à un tour de passe-passe complètement artificiel : il intercale à mi-film une longue scène en costume
folklorique issue d’une légende bretonne, l’histoire de Katell, qui voulait ne renoncer à rien, ni à la danse ni au mariage, et qui finit emportée par le diable.
La scène est chiante, mais pas totalement inintéressante : elle montre bien à quel point la Bretagne et les bretons
sont irrémédiablement sinistres. Même quand ils dansent, mon dieu, cet air constipé. Pour que tu mesures pleinement l'abîme dans lequel je chus, je te fais part, lecteur, de l’autre puissante
réflexion qu’a suscitée en moi cette riante saynète en costume d'époque : « ah tiens, ils ont fait appel à des groupes de danses folkloriques diguedondaine digue dondon ; mmmpff,
c’est vrai, doit y en avoir un max là-bas. » Quand le cervelet se montre aussi peu performant dans une salle obscure, c'est inquiétant.
Léna Léna Léna Léna je, Léna je je je
Alors, pourquoi ce sentiment d’ennui profond, cette hébétude cérébrale face à l’écran ? Le film est centré sur le
personnage de Léna, qui a plaqué mari, boulot d’anesthésiste et santé mentale pour vivre sa vraie de femme et de mère avec ses deux marmots.
Léna va donc passer ses vacances dans la grande maison familiale et bretonne avec son père, sa mère, ses frères et
ses sœurs, et heureusement qu’elle a pas de marteau, Léna, parce que sinon, les copains, je vous jure que ça finirait sanglant, le film. C’est vrai quoi, elle en a marre que tout le monde la
juge, merde à la fin. Par exemple, il est insupportable qu’on ose lui demander de quoi elle va vivre. Qu’on lui procure un job de libraire. Que son ex vienne voir ses gosses. Que son frère
fasse des blagues de cul. Que sa mère fasse des endives braisées. Etc etc. Comme on voit la famille est odieuse, odieuse, odieuse. La famille est immonde, abjecte, parce qu’elle vise à enfermer
une femme « que tout entrave » (j’ignore par quel miracle les critiques se sont tous mis à user en chœur de cette expression pour évoquer le film, laquelle fleure bon son dossier de
presse, bref glissons...) dans une soumission conformiste. Alors qu’elle, Léna n’est qu’absolu, liberté, et authenticité sans concessions. Hum hum, tu vises un peu le genre, mon
ami ?
Et le sourire de la crémière...
Les personnages d’emmerdeuse sont souvent bien sympathiques, à l’écran du moins : elles ont beaucoup d’esprit,
et leur hystérie est un bon moteur narratif. Mon irritation vient sans doute de la torsion que fait subir le réalisateur à son histoire, torsion dont je ne parviens pas à démêler si elle vient de
sa propre ambigüité ou de l’aveuglement un peu simplet des critiques qui projettent sur le film (ahah) leurs propres fantasmes : Léna est avant tout une enfant gâtée à la ramasse, et on nous
la présente comme une sainte et martyre crucifiée sur l’autel de la perfide tyrannie familiale. Rien ne l’oblige après tout à se farcir papa maman et le reste si ça la perturbe. Me vient alors à
l’esprit une remarque que je m’étais faite sur Christophe Honoré, brillant et séducteur, charmant garçon qui veut le beurre, l’argent du beurre et le reste : homosexuel ET père, aimant les
hommes ET les femmes, faisant des livres ET des films Et bien d'autres choses encore, beau ET intelligent ET branché, bref, dans une forme de toute-puissance qui lui réussit plutôt.
Son dernier film, sorte d’autoportrait en femme (et en mère défaillante…), témoigne, peut-être, de cette tension
impossible qu’il y a à ne vouloir renoncer à rien. Le personnage joué par Louis Garrel le dit d’ailleurs : ce qui fait une existence, c’est ce à quoi on renonce. Léna ne veut rien lâcher et
finit seule, enfermée dans son tout petit nombril. Et nous pendant ce temps, on se dit que les problèmes de petite bourgeoise névrosée, ça reste tout de même bas de l’évier quand c'est traité
sans la moindre distance.