Deviens ce que tu es.
Prélude (long)
Allez, tiens, pour me mettre en jambes, un truc qui m'a fait rire un peu rouge. A propos du dernier film de Jacques
Audiard, Sophie Avon, critique à Sud-Ouest et au Masque et la plume, s'offusquait bruyamment : « Kôôôaaaaa ? Kôôômmmment ? Vous osez défendre Un prophète ? Ce film qui (oulala) évoque la
réussite d'une fripouille (je cite) ? » Glissons sur le mot fripouille, que ça m'a fait bizarre d'entendre sur France-inter, rapport au fait que, du coup, j'avais plutôt l'impression d'être sur l'ORTF. Glissons,
donc : la chose est mineure et purement formelle. Sur le fond en revanche, j'en suis restée pantoise, de tant de moraline infligée à un personnage de film. Oui, oui, c'est ça, louons donc les
films qui nous parlent de vrais citoyens oeuvrant inéluctablement sur le chemin du bien, les films qui récompensent les justes et punissent les méchants. Et maudissons les autres, qui disent que
le mal, finalement, peut être libérateur. Que les méchants peuvent gagner, non pas tant contre les autres que pour leur pomme. Comme si sa pomme, finalement, n'était pas la chose la plus
importante du monde pour tout un chacun.
Bon ben sur ce, je cours m'inscrire au caté, moi. Et pour son petit Noël, j’offre les œuvres complètes de Nietzsche à mme Avon, que ça confirmera sûrement dans l'idée que Nietzsche, lui aussi,
était bien la dernière des fripouilles. Oulalalala.
Monothéismes
Or donc, un prophète. Choix judicieux que ce titre : on imagine déjà ce qu'eût soulevé l'article défini mis à la place de l'indéfini. Genre, euh, je vous présente le dernier Audiard, Le prophète. Ouh ouh ! C'eût été la curée les aminches ! Curée, curée, enfin, si je puis dire...Bref, tu vois d'ici s'esquisser le registre vers lequel tortueusement je chemine, et dans lequel s'inscrit délibérément et avec grande malice le réalisateur : celui des trois religions monothéistes, unies les une aux autres par la figure du prophète justement, déclinée au fil des textes. Etrangement, à ma connaissance, pas un critique n'a soulevé ce lièvre religieux, pourtant énorme dès le titre, et qui parcourt de ses petites pattes velues l'ensemble du récit. J'y reviendrai, mon ami, n'aie crainte.
Parallèle drôlement osé
Malik, 19 ans, arrive en centrale pour six ans, respectant cette étape obligée d'un parcours sinon classique, du moins répertorié : foyer de la DASS, acculturation, analphabétisme, pur petit loulou paumé et dénué d’envergure. Oserais-je tirer, me fiant au titre du film titre, quelques parallèles factuels entre Malik un prophète et Mohamed le Prophète ? Allez je l'ose : tous deux sont orphelins, tous deux ont des cicatrices sur le corps, tous deux ne savent ni lire ni écrire. Tous deux sont comme deux pages vierges qui attendent sans le savoir l'événement porteur de vérité qui guidera leur vie, qui les fera combattre et devenir ce qu'ils sont, qui fera advenir les possibles qu'ils portent en germe. Là s'arrêtent les points communs, mais ce n'est tout de même pas rien.
Un meurtre, une naissance
Malik est seul, ce qui en prison est un gros handicap, un défaut dans la cuirasse qui le désigne sans faillir aux prédateurs à l'affût, petits et gros. Parmi les gros, César Luciani, parrain corse psychotique en tongs et marcel, et sa garde rapprochée de natifs carrément trop sympa de l'île de beauté. Il veut faire liquider Reyeb, un prisonnier prêt à témoigner contre lui, et échange sa « protection » à Malik contre le meurtre du témoin susnommé. Toute tentative de se défiler est absolument vaine : César tient la prison, prisonniers et matons. Le meurtre se fera donc, et premier élément symbolique clairement emprunté à deux des trois religions monothéistes, il se fera par égorgement. Malik tranche la jugulaire de Reyeb au rasoir, et le laisse se vider de son sang. Faut-il rappeler ici la purification que représente l'abattage rituel chez les juifs et les musulmans ? Cette scène de meurtre très ritualisé, qui fait passer l'impur (la viande, l'animal) du côté, sinon du pur, du moins du licite (halal, kasher), inaugure la nouvelle vie de Malik, lui donne pour ainsi dire naissance : l'égorgement de Reyeb le laisse couvert de sang, comme l'enfant qui vient au monde. Et un an après, voilà le défunt lui-même qui revient lui souhaiter un bon anniversaire.
Gentil jnoun
Car Reyeb est un humain et, à ce titre, pourvu d'une âme indépendante de sa chair égorgée, et survivant à cette
dernière. Reyeb qui, avant d'être exécuté, aura été le premier à faire preuve d'intérêt, de bienveillance pour le jeune taulard. L'âme de Reyeb donc ne quittera plus son meurtrier (très belle
scène suivant le meurtre où les deux dorment ensemble, comme deux foetus imbriqués). Non comme on pourrait s'y attendre comme un jnoun venu se venger, mais pour élever Malik, à tous les sens du
terme.
Les apparitions de Reyeb (phénomène qui relève en soi déjà de la tradition chrétienne) sont empreintes de symboles religieux tirés des religions du
Livre : flammes qui ne lui brûlent pas le dos, réminiscences du buisson ardent de Moïse, prémonitions oniriques issues sans doute de la culture arabo-musulmane, état de lévitation, comme on
imagine volontiers Djibril-Gabriel parlant à la vierge Marie, puis à Mohamed.
Dans cet univers carcéral privé d'espace, structurellement oppressant, gris, très bien rendu par les plans rapprochés, Reyeb introduit une perspective qui n'existe pas objectivement, celle de l'esprit, inséparable de celle du langage. Et Malik, obéissant à celui qu'il a tué, apprend à lire et à écrire, et à parler autrement que par onomatopées.
Parler en langues
Auprès des corses trop sympa, il fait un autre apprentissage, celui de larbin protégé, entre humiliations diverses, racisme et corvée de vaisselle. Mais ce n'est pas tout : comme les chrétiens encore lorsqu'ils se trouvaient saisis par l'Esprit-saint, Malik se montre capable de parler une langue qu'il n'a jamais apprise, le corse. C'est notamment par ce biais qu'il dépassera la contrainte brutalement physique qu'exercent sur lui César et sa clique. Le pouvoir est certes question de force, mais aussi et surtout de maîtrise du langage et, en l'occurrence des langues, qui permettent de jouer de l'incompréhension des uns et des autres pour parvenir à ses fins. Pour quelle autre raison d’ailleurs Dieu créa-t-il la tour de Babel ? Hein ?
Guerre de religion
Un prophète est bien l'histoire d'une vengeance et d'une prise de pouvoir, qui vont de pair avec l'avènement d'un être humain qui se découvre lui-même au fil des épreuves, qui exprime les possibilités enfouies qu'il a en lui. Alors, là où ça fait tousser dame Avon, c'est que cet avènement de soi, cette prise en main de sa propre liberté, se fassent par le mal : meurtre, trafic de drogue, manipulations, etc. Mais ce serait faire injure à l’intelligence de Jacques Audiard que de penser qu’il se contente là d’inverser la donne attendue, en troquant simplement le mal pour le bien. Car ces deux notions morales et religieuses, loin d’être clairement distinctes, sont tellement entremêlées qu’il est en fait impossible de les séparer.
Et c'est précisément en cela que Jacques Audiard se montre bien malicieux et fort intelligent : le destin
qu'accomplit Malik (le sien propre), semé d'épreuves, mené comme une guerre, est fort proche de ce que décrivent les textes des trois religions du Livre, que parcourent vengeance, fureur et
combats. Même le Christ, plus qu’un agnelet pétri d'amour à qui il convient de laisser venir les petits enfants, se montre dans les Evangiles un intransigeant guerrier hanté par la colère.
Pasolini ne s’y est pas trompé, qui dans l’Evangile selon Saint Matthieu nous montre un homme courroucé, empreint d’esprit de sérieux, qui ne sourit presque jamais.
Pour preuve de la malice Audiardienne, ce parallèle énorme entre les 40 jours et les 40 nuits de mitard que fait volontairement Malik, qui signeront sa victoire totale sur César, et les 40 jours et les 40 nuits de Jésus qui jeûne dans le désert pour éprouver sa résistance aux tentations de Satan. Cette traversée du désert n'est rien d'autre qu'un rapport de force absolu entre Jésus et Satan, de même que le séjour au mitard de Malik est un bras de fer ultime avec César. César à qui il rend au sens strict du terme la monnaie de sa pièce, fidèle encore en cela à l’injonction christique…