Vendredi 2 octobre 2009 5 02 /10 /2009 12:30
 Sublimation


Le titre « international » du film de Haïm Tabakman (traduit en français par Tu n'aimeras point) est Eyes wide open, référence évidente à l’opus quasi-posthume de Stanley Kubrick, Eyes wide shut. Rien de plus délibéré, les deux films traitant d'une commune problématique, le désir qui rapproche et sépare les individus, les déchirements qu’il implique.

 

Désir et viande

Les stratégies qui permettent au sujet d'affronter les bouleversements dus à ses perturbantes et inéluctables pulsions diffèrent selon sa culture, son éducation, et son rapport au divin : là où Kubrick montrait deux bobos américains traversant une crise de couple, laquelle n’est rien d’autre finalement qu’une traversée du désir, et dépassant celle-ci par une invite à la chair, le réalisateur israëlien fait état d'une tout autre façon d'envisager le sujet et la sexualité, très loin du « jouis d'abord et tu verras après » athé.

 


Dans Eyes wide shut en effet, Nicole Kidman concluait benoîtement la dernière scène du film par cette phrase adressée à son mari, revenu pantelant d’une longue et agitée épopée nocturne : « Ne parlons plus, chéri, contentons-nous de baiser.», signifiant ainsi à la fois un retour à l'essentiel (baiser) et une issue possible à la crise. Or c'est exactement l'inverse qui se passe dans Eyes wide open, où il est clairement énoncé à celui qu'agitent ses pulsions : « Ne baise pas (du moins pas comme tu le désires), et parle (à Dieu). »

 

Aucune de ces deux attitudes ne prévaut sur l'autre. Ce sont deux façons différentes et également valables de répondre à une même réalité : le corps sexué est effectivement la clé de voûte du désir. Dans la chair et les sens se trouve son essence même, là se situe l'origine de tous les désordres qu'il entraîne, attraction fatale, imaginaire et animale d’un corps pour un autre.

De quoi déboussoler toute personne à peu près morale, d'autant que l’organisation sociale exige un encadrement de cette pulsion incontrôlée et fouteuse de merde, via le mariage, via l’exclusivité sexuelle liée à la monogamie, via l'idéologie romantique, via la religion. C’est précisément dans un contexte d’une morale sociale exacerbée, parce que fondée sur un rapport particulier à Dieu, que se déroule le film de Haim Tabakman, situé à Mea Shearim, quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem.

 


Fantômes

Aaron Fleishmann (littéralement : homme de (la) chair, homme de (la) viande, et....boucher), « craignant Dieu » comme il se doit père de famille nombreuse, recueille un bel étudiant mystérieux. Solitaire, le jeune Ezri ne semble avoir ni famille, ni femme, ni domicile, ni yeshiva attitrée. Tout ceci en soi marque son statut d'exception, la communauté orthodoxe n’ayant pas pour habitude de laisser ainsi errer à l’abandon ses rejetons, toujours entourés et de ce fait toujours sous contrôle. Or, l’exception n’est pas tolérée à Mea Shearim, et si Ezri le jeune étudiant au visage sensuel en est là, c’est bien parce qu’il a déjà fauté et dû partir de là où il vivait.

Aaron va s’éprendre de lui d’une façon pour laquelle il n’était en aucun cas programmé, poussé par le désir sexuel vers celui qui pourrait être son fils. Aaron va vibrer des joies de la chair sous le toit de son père à peine décédé. Il commet ainsi une transgression tous azimuts, adultère, homosexuel, en rupture avec tout ce que préconise l'organisation sociale du quartier et le texte sacré sur laquelle elle repose.

 

Devoir conjugal

Une amie d'origine arabe visitant Mea Shearim en était revenue sous le choc, me disant ceci : « La différence entre les intégristes musulmans et les intégristes juifs, c’est que les premiers pensent au cul toute la journée, alors que les seconds jamais. Ils sont totalement dénués de sensualité. Ils sont, avait-elle poursuivi, complètement désincarnés. Des fantômes. » Pour avoir croisé et comparé les dames emperruquées des Buttes-Chaumont et les dames voilées intégral de par chez moi, j'acquiesce. La dame voilée de noir a des yeux de velours, elle n’a qu’à bouger un orteil pour que le mâle défaille ; sa cousine en perruque évoque en revanche au mieux une Mireille Mathieu fagotée, sans âge, sans sexe, matrice ambulante vêtue d'une panoplie soigneusement conçue pour tuer dans l'oeuf toute amorce de désir.

 


Les scènes de conjugalité entre Aaron et sa femme témoignent de cette négation, non de l’acte sexuel lui-même (nécessaire pour croître et se multiplier), mais du désir physique dans lequel il s’inscrit naturellement. Aaron exécute strictement le rituel conjugal, il obéit au commandement divin de satisfaire sa femme sans que s'y inscrive la moindre sensualité. Ce qu'il éprouve en l'occurrence n'a aucune importance : il fait ce qu'il a à faire, c'est-à-dire ce que la Torah commande.  

Lorsqu'un autre paria de la communauté, Israël Fisher, prétend épouser par amour une fille qui n'a pas été choisie pour lui, il déclenche dans le quartier une terrible réaction de colère. Les juifs orthodoxes ne s'y trompent pas en effet : cet amour-là, c'est bien du désir sensuel, en tant que tel lié à la viande, en tant que tel fluctuant, passager, et arrogant : qui est-il donc, cet Israël Fisher pour ainsi préférer ses petits émois personnels à la Loi qui ordonne la communauté, à ce que commandent la vérité divine ? Si l'affection,la tendresse sont admises au sein du couple (comme Aaron en éprouve pour Rivka, sa femme), c'est précisément en ce qu'elles excluent le désir dans sa dimension brute et irrationnelle.


Comme le bourgeois français du 19ème siècle, comme les musulmans, le judaïsme distingue le mariage du désir, l'institution et la pulsion. Mais cette distinction est radicalisée par les orthodoxes, puisqu'ils n'admettent même pas la possibilité d'une heureuse coïncidence entre les deux : pour eux, le mariage doit précisément se fonder sur l'absence de désir. Quand d'autres se réservent le droit non écrit d'aménager ce distingo en menant discrètement des relations hors mariage, les orthodoxes font l’impasse totale sur le volet affectivo-désirant de l’affaire.

 


Nefesh

Non qu’ils nient l’existence du désir, il ne s'agit pas non plus de les prendre pour des pimpins. Simplement, ils le considèrent comme une entité à combattre à chaque instant, seul gage qu’ait le juif de s’éloigner de l’animalité pour se rapprocher du divin et accomplir le destin du peuple élu. C’est d’ailleurs ce que dira Aaron à Ezri dans un premier temps.

Car le désir compromet non seulement l’organisation sociale, mais aussi la partie divine de l’âme (l'une étant le reflet de l'autre), que le juif se doit justement de cultiver pour confirmer l'Alliance. Lorsque Rivka au courant des errements de son mari sert à ce dernier une assiette remplie à ras bord de viande alors qu'il n'en mange quasiment pas, certainement pour des raisons religieuses, l'intention est claire : il est tombé dans les rets de la chair, il doit être mis très concrètement en face de cette réalité qui réduit son âme à sa part vitale et animale, la Nefesh.

 

Néanmoins, une question se pose : le désir en tant qu'il est lié à l'imaginaire est le propre de l'humain. Il est nécessaire, quels que soient les contrôles mis en place pour le juguler. Et Freud nous l'a dit, plus on prétend l'éradiquer, plus il se manifeste bruyamment. Où passe donc le désir des juifs de Mea Shearim ? Freud encore parle de sublimation pour désigner une expression détournée du désir, laquelle permet aux pulsions de se manifester sous une forme élaborée, secondaire, préservant la société et procurant au sujet un bénéfice certain. Exemple-type : la création artistique. La sublimation mise en oeuvre à Mea Shearim s'inscrit évidemment, comment pourrait-il en être autrement, non dans des oeuvres d'art, mais par le biais d'une relation spécifique au divin.

 


Messianisme

Si les hommes de Mea Shearim ont l'air de fantômes, s'ils semblent ne jamais voir ceux qui ne sont pas comme eux, les considérant comme invisibles, c'est que la réalité dans laquelle ils évoluent relève d'autre chose que la réalité ici et maintenant. Le judaïsme est un messianisme, au sens fort du terme. Les juifs orthodoxes (qui se considèrent comme les seuls vrais juifs) vivent non dans l'attente du Messie, ils vivent l'attente du Messie, prisme à travers lequel la vie concrète et affective ne paraît, de fait, qu'essentiellement dérisoire.

Le sujet de ce fait n'existe pas, du moins pas au sens où l'entend l'athéisme. Il n'existe qu'en tant que membre indivis de la communauté, laquelle n'existe qu'en étant entièrement tournée vers Dieu. C'est pour cette raison que les seules expressions d'allégresse, les rires, les chants et les danses, sont toujours collectives et toujours en vue de célébrer le Saint béni soit-il.

 

Calme ta joie.

La joie est dangereuse lorsqu'elle est l'expression solitaire du sujet, car elle témoigne alors de son autonomie. Or, le juif ne doit pas outrepasser ainsi son statut de créature de Dieu, d'autant plus soumise à son créateur qu'elle a été par Lui spécifiquement choisie entre toutes. Ezri en ce sens ne peut être juif, pour un orthodoxe, s'entend : il dessine (activité éminemment solitaire, qui transgresse en outre l'interdit de la représentation), il fait preuve d'un sens certain de la dérision et d'une émotivité qui lui barrent le chemin de communauté, de la yeshiva et de la synagogue.

La façon dont le réalisateur filme est, c'est le seul mot qui me soit venu à l'esprit, plate. Ceci n'est pas une remarque désobligeante pour le film, au contraire : cette absence volontaire de relief et d'effets, cette humilité de l'image est fidèle à celle des haredim, « ceux qui craignent Dieu » au point de Le préférer à leur propre désir singulier.

Par zarzuela - Publié dans : Analyses - Communauté : Club de cinéphilie élitiste
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