Larry Gropnik est un type qui n'a pas le pot. Perdu dans sa monstrueuse banlieue du Minnesota, ses voisins le terrorisent, sa femme veut divorcer, l'amant de sa femme, gros tas débile et sentencieux, prétend devenir son meilleur ami, ses gosses sont résolument abrutis, un étudiant coréen et psychotique le harcèle, son frère à moitié taré s'incruste lentement dans le canapé, etc etc. A Larry n'arrivent que des emmerdes. Et comment Larry saurait-il y faire face, handicapé qu'il est par ses pantalons feu de plancher, sa myopie de physicien vivant sur une autre planète et son inusable bonne volonté ?
Shlemiel et dibbouk
Certains ont vu dans cette malchance récurrente une référence au livre de Job. De mon arrogant avis, c'est placer la barre un peu haut : Larry n'a que des emmerdes, pas de véritables malheurs. Et son personnage évoque une figure classique du folklore ashkénaze plutôt que celle, biblique, de Job. En juif d'Europe de l'est, on appelle ça un schlemiel : le gars qui a trop la schcoumoune.

Le prologue du film, merveilleux, montre une scène, en réalité une scène de théâtre, filmée en yiddish : quel bonheur déjà que d'entendre cette langue ! On y voit un bonasse paysan du shetl et sa
femme confrontés à un dibbouk, esprit errant entre l'ici-bas et l'au-delà, fantôme malin ayant pris possession du corps d'un mort. On peut d'ores et déjà le noter, il est question dès le début
d'une apparence illusoire, d'un esprit animant fallacieusement un cadavre. Mon idée, je te l'annonce dès l'abord, lecteur, est que les frères Coen indiquent par cette saynète rien moins que la
mort intrinsèque du judaïsme américain, réduit tel le vieux rabbin du prologue à une apparence fantoche, cachant sa disparition sous quelques oripeaux vaguement folkloriques, pures formes vidées
de tout contenu.
Pour avancer quelque argument étayant mon intuition, le prologue fait, de fait, retour sur un monde qui n'existe
plus, le yiddishland, sur un folklore théâtral ashkenaze révolu dont les traces elles-mêmes revêtent une dimension toute particulière liée à la Shoah. Ainsi, le Dibbouk, référence à la fois
dramatique et cinématographique : à l'origine pièce de théâtre du répertoire ashkenaze, ce fut aussi un film polonais de 1937, tourné en yiddish. Et quel film, lorsqu'on sait que les acteurs qui
y jouent furent tous sans exception déportés et exterminés dans les camps...Ainsi, A serious man constitue-t-il une mise en abyme du thème de la disparition, disparition de la langue yiddish, des
acteurs européens juifs des années 30, du monde et de la culture ashkénaze, d'une forme essentielle de judaïté donc, disparue à jamais. Car les juifs d'Europe de l'est émigrés aux Etats unis,
s'ils n'ont pas été exterminés, ont néanmoins subi une distorsion essentielle de leur identité : ils sont depuis plusieurs générations des juifs américains, formant une catégorie en soi. Ceci
implique qu'ils parlent anglais avec un épouvantable accent us, et que, même lorsqu'ils balancent
trois mots en hébreu ou en yiddish, cela ressemble dramatiquement à de l'américain. Vivant dans un pays où règne le protestantisme sous sa forme la plus bête, père du capitalisme et de multiples
sectes puritanistes, comment auraient-ils pu préserver la culture ashkénaze, fondée sur la rigueur de l'étude et non pas sur l'enthousiasme de la foi ?
Rabbins crétins
Mais revenons au dibbouk inaugurant le film, dibbouk qui revêt en l'occurrence l'apparence d'un vénérable rabbin à barbe blanche. La figure du rabbin, autorité spirituelle de la communauté, se retrouve dans le corps du film, déclinée sous la forme de trois avatars rabbinesques complètement dégénérés, chacun à leur façon. Larry en effet, déboussolé par tout ce qui lui tombe dessus, choisit de se tourner vers eux, comme d'autres iraient chez le psy. Comme la malchance poursuit notre schlemiel, les trois rabbins qu'il va successivement consulter, appartenant à trois générations différentes, partagent néanmoins une caractéristique commune : ils sont ahurissants de stupidité. Du plus âgé on se demande s'il est obscurément sage ou complètement gâteux, le plus jeune ressemble à un stagiaire en marketing pratiquant la PNL sur un quelconque prospect, quant à l'intermédiaire, qu'en dire, si ce n'est que la vacuité de son discours est proportionnelle à sa verbosité. Concernant ces deux derniers, une chose apparaît clairement : ils suintent l'américanité, au point de ressembler à tout sauf à un rabbin.
Et par américanité, nous entendons ce subtil mélange de protestantisme sectaire et d'idéologie consumériste, où la complexité des choses est déniée au profit d'une simplification intensive, bêtasse et contente d'elle. Le jeune rabbin évoque ainsi un coach-psy adepte de la méthode coué (laquelle serait rebaptisée pour l'occasion d'un nom pompeux à base de « cognitive » ou de « transactionnelle ») pour qui toute réponses à tout problème se réduit à une sorte d'acharnement crétin à voir la vie en rose.
L'autre rabbin prétend se rapprocher du modèle juif, en utilisant une histoire improbable dont il s'agirait de tirer
une leçon, fut-elle qu'il n'y a aucune leçon à tirer, précisément, face aux mystères de l'existence. Mais ce discours n'est qu'une parodie inconsciente d'elle-même. Dieu, le tétragramme indicible
prend le petit nom de Hachem, sorte de papa qui a puni son fiston sans raison valable : cette personnification infantilisante d'une réalité transcendante, éternelle, infinie, inaccessible à
l'homme montre bien à quel niveau on se situe....
Nous avons ici affaire à une mascarade du judaïsme, qui en prend l'aspect formel (usage de la parabole, mystère
réduit à des lettres inscrites sur les dents d'un goy) pour mieux en recouvrir le vide absolu, transplanté qu'il est en terra americana. Le « mystère » des lettres gravées sur les dents
du goy, réduit ici au rang d'énigme à résoudre, pousse Larry à faire usage de la gematria, méthode kabbalistique d'interprétation consistant à attribuer à chaque lettre un nombre pour dévoiler
les sens cachés du texte biblique. Mais Larry, fidèle à son karma de shlemiel, n'aboutit qu'à un numéro de téléphone...celui d'un supermarché. Voilà donc tournée en dérision la mystique juive et
son herméneutique, qui aux Etats unis s'apparentent à un truc de détective privé comme on en verrait dans un feuilleton. Ainsi donc, si les signifiants judaïformes abondent (livres, objets
religieux, chandeliers, décorum), ils ne sont plus reliés à aucun signifié réel. La langue yiddisch ou l'hébreu ne subsistent que sous forme de bribes pas toujours comprises, ayant perdu toute
saveur, imprégnées jusqu'à la moelle qu'elles sont elles d'accent américain.
Sexe drogues et protestantisme
De même que la fille de Larry a laissé tomber l'école pour « se laver les cheveux » et faire la pouff avec
ses copines, que son fils se défonce à l'herbe et écoute Jefferson air plane pendant les cours d'hébreu, les valeurs juives sont passées à la moulinette de l'Amérique des années 60. Les scènes de
classe témoignent de la scission générationnelle et culturelle : pendant que le vieux prof, paradigme de l'étude juive, s'entête à faire cours, les élèves sont complètement amorphes, avachis,
absents. L'étude des textes, socle de l'identité juive, est out, supplantée définitivement par la musique psychédélique, l'amorce du flower power et de la révolution sexuelle (cf mme Samsky, la
sulfureuse voisine de Larry).
Le judaïsme américain n'est-il pas en soi un oxymore ? Comme je le disais ici dans un tout autre registre, on peut se demander, et les frères Coen avec nous, si la notion même de juif est compatible avec le
contexte américain, fondé sur des valeurs aux antipodes de celles du judaïsme : étude du livre contre immédiateté du plaisir, méfiance invétérée de la nature et de la pulsion contre célébration
du « be yourself and enjoy », intelligence souffrante contre bêtise repue. Sans oublier bien sûr le poids du protestantisme sectaire qu'est celui des us, détaché lui-même de toute
dimension intellectuelle. La scène de la bar mitzvah, où Danny, le fils de Larry, arrive défoncé, montre bien la contamination du judaïsme par le protestantisme susdit : le dispositif même est
celui d'un temple et non d'une synagogue, où hommes et femmes sont assis côte à côte au lieu d'être séparés et où le pasteur monte en chaire, les « fidèles » face à lui. Quant au
rabbin, il se tient et parle exactement comme un prédicateur. On se croirait chez les baptistes ou toute autre congrégation du même acabit, effet encore accentué par Danny s'exclamant au milieu
de la cérémonie « Jesus christ !» : décidément, on aura tout vu....Pour un peu, on s'attendrait à voir les « fidèles » se prendre par la main et faire une ronde chantante à la
gloire du crucifié. Un comble.
Goyim et goyoth
Quid de cette autre figure de la tradition juive, le goy, dont désormais les juifs américains sont dangereusement proches sur le plan culturel ? La différence entre juifs et goyim est désormais fantasmée : c'est en rêve que Larry se voit abattu par son voisin redneck,
lequel dans la réalité est prêt à l'aider face à quelqu'un qui lui cherche noise. Et lorsque Danny se
fait courser, c'est par un de ses camarades d'école, juif lui aussi. Dans un pays où les risques de persécution ou de guerre sont inexistants, l'identité diasporique se dilue jusqu'à n'être qu'un
fac-similé de la culture dominante. Cette dilution est sans doute favorisée par le contexte « provincial », banlieusard et plouc du Minnesota : à New York, l'identité juive se recrée
autrement, via un humour particulier, réminiscence transformée de l'esprit du shetl. Cet humour féroce qui anime précisément les frères Coen, dont on sent qu'ils ne portent pas le Minnesota dans
leur coeur.
d'abord je n'ai pas saisi toutes les subtilités que tu évoques, bien que j'ai quand bien appréhendé le contexte de la communauté juive US ailleurs qu'à NYC (mais comme j'apprécie l'humour juif de W. allen)
Mais , surtout, j'ai trouvé le film plat, ss rythme , je n'arrivais pas à accrocher ...
Et je sais que je suis la seule de tout Paris à ne pas avoir été emballée par ce film...
par contre , j'ai beaucoup apprécié ton analyse de la communauté juive aux USA , ça m'a beaucoup interessé
Merci
Jai le projet de voir le film coréen "mother" aujourd'hui