Samedi 28 novembre 2009 6 28 /11 /2009 15:32

Salut, les potos !

En différé de Bruxelles, où Médème s'offre une semaine cinéphilique arabe, et où tout se passe pour le mieux, hormis la ouateuse impression de ne plus savoir son nom au bout des cinq heures de projection quotidiennes...On est peu de choses.

 Alors, ici, il y a de tout, du court du long, des films de réalisateurs maghrébins vivant en Europe, de réalisateurs maghrébins vivant au Maghreb, de réalisateurs du Maschreck, et même un court du Bahrein. Voilà donc un rapide tour d'horizon, où, une fois n'est pas coutume, je vais céder aux tentantes sirènes du « j'aime, j'aime pas », donnant tout de même quelques petits arguments pour étayer : faut voir à pas abuser non plus.

Je précise avoir fait une sélection, me concentrant sur les films belges, maghrébins du Maghreb et orientaux. Oui, en clair, j'ai zappé les films français, que j'avais déjà vus il y a longtemps et n'aurais donc pas découvert ici. Voilà, c'est comme ça.

 

Côté courts, Liberté provisoire, de Naoufel Berraoui, Vierge mari, de Mohamed Bouhari, et Poupiya, de Samia Charkioui et Goulili de Sabrina Draoui ont attiré mon attention, comme on dit dans les lettres de motivéchieun bien tournées.


Le premier, Liberté provisoire, nous fait entrer chez les petites gens du Maroc, dont l'un sort de 20 ans de prison et va dans un bar à bière-putes fêter ça après avoir récupéré l'argent qui lui a valu un séjour au frais. Je ne veux pas trahir l'histoire, qui repose sur la scène finale, aussi me limiterai-je à dire que c'est un film très maîtrisé, qui malgré la tristesse du sujet (visible dès le titre) ne manque pas d'humour. L'acteur principal, qui est en réalité scénariste dans la vraie vie, s'en sort très bien. Son personnage en revanche, ne sort de prison que pour intégrer une autre geôle, la vie, dont il ne sortira que les pieds devant, ce qui n'est pas très chouette comme perspective.

 ((petit aparté post-synchro, Liberté provisoire a finalement remporté le premier prix de la catégorie des courts-métrages. Comme quoi, je m'étais pas gourée en le repérant. Une interview du réalisateur à suivre...))


Vierge mari,
dont le réalisateur marocain, Mohamed Bouhari, est en dernière année d'études à Bruxelles, montre une jeune fille belge d'origine maghrébine dans la salle d'attente d'un médecin, chaperonnée par sa soeur. On doit lui recoudre l'hymen, rapport à son proche mariage avec un homme dont on peut légitimement supposer qu'il attache grande importance à la virginité de la promise. Mariam pour sa part se passerait bien de l'opération. En quelques minutes passées chez le médecin, on voit se poser à la fois les bases du dilemme des jeunes filles issues de l'immigration et les bases du couple arabe traditionnel, lesquelles subsistent en Europe : les mensonges des femmes aux hommes (le fiancé croit qu'on opère Mariam des amygdales, hum hum....), la manipulation féminine (la tante Fatma, la frangine et Mariam, même combat pour berner le fiancé), les petites trahisons des hommes envers les femmes (dragué par une patiente qui sort après lui avoir jeté de langoureuses oeillades, le promis éprouve le soudain besoin d'aller fumer une cigarette dehors), l'absence de sentiment amoureux a priori dans le cadre conjugal, la nécessité de se marier pour ne pas avoir la honte d'être célibataire à 30 ans. Vierge mari n'a pourtant rien d'un pensum sociétal, grâce à l'intervention d'un élément très drôle en forme de cochon qui permet à la verve des personnages de s'exprimer. Une petite réserve sur la fin, qui laisse une impression d'inachevé. (Renseignement pris, une toute autre fin avait été prévue, qui a été changée en cours de route. Dommage, j'aimais mieux la première version.)

 


Poupiya
, dans un autre registre, traite aussi de la génération arabo-européenne, sujette aux troubles de la personnalité, voire à une forme de pathologie identitaire. Faisant penser à Répulsion de Polanski, l'héroïne, jeune femme d'origine marocaine vivant en France, est victime d'hallucinations qui toutes renvoient au Maroc et à l'arabité. Il y a donc une dimension fantastique qui indique l'opposition inconciliable entre deux modèles culturels qui ne peuvent susciter que déchirement chez celui qui se trouve entre les deux (elle travaille dans un labo médical, et sera « guérie » par une visite au marabout de son enfance, au Maroc.) Le personnage, scindé en deux, témoigne d'un inconscient culturel qui la hante, et fait retour sous une forme pathologique. Le deuil de sa mère morte et, d'une certaine façon, de son pays d'origine ne peut se faire pour elle qu'en retournant au pays réellement, et non pas en rêve. Le sujet est très finement analysé et filmé, donc j'aime, vraiment, beaucoup.

 


Goulili, dis-moi
, de Sabrina Draoui, film français se déroulant en Algérie, expose le dialogue tumultueux de deux amies que tout oppose : l'une, pratiquante, fait sa prière et porte foulard, l'autre vit sa vie (notamment sexuelle) comme elle l'entend, loin des contraintes sociales et religieuses. Elles représentent en réalité chacune une des deux faces possibles de la féminité dans le monde arabe, la fille sérieuse, c'est à dire vierge jusqu'au mariage et vouée au rôle d'épouse (ou de vieille fille si elle ne se marie pas), et la fille facile (pour ne pas dire la pute) qui fera une maîtresse parfaite pour homme marié. Comme celle-ci le dit à son amie, à toi les gosses et la popote, à moi les escapades en amoureux et le sexe. Voilà l'alternative qui s'offre aux jeunes filles arabes, deux rôles contradictoires grèvés d'emblée par un rapport au corps particulier lui même déterminé par le signifiant religieux. Le grand gagnant est l'homme, qui n'a pour sa part aucun choix à faire, bénéficiant et de la femme et de la maîtresse...

 

Parmi les courts que je n'ai pas su apprécier, et que l'amour inné que j'ai pour mes semblables me poussent à ne pas mentionner plus longtemps qu'il ne faut, disons qu'ils s'inscrivent dans deux veines qui m'emmerdent royalement : la Yo-Tarantino attitude du jeune arabo-belge qui fait du rap et du cinéma d'action, la chiantise didactique de films très lents, où persiste une sorte de logorrhée qui m'échappe, et où les acteurs, très mal dirigés, jouent avec leurs pieds. Bon ben je m'arrête là, c'est pas mal déjà, non, comme taillage de costard ?

 

Dans la catégorie « Les courts qu'on sait pas ranger où tellement qu'ils ressemblent à rien d'autre », Diverse, de Kadhim Saleh Faraj, réalisateur irakien, se révèle intéressant sur le plan formel, sorte de vidéo muette inspirée par le surréalisme et le cubisme. Ces références picturales sont certes poétiques, mais elles valent aussi en ce qu'elles montrent la solitude d'un artiste arabe immigré en Europe, ne trouvant refuge que dans l'art, qui paradoxalement le mure dans une claustration vertigineuse.

 

Toujours dans cette même catégorie des courts étranges, Le revenant, film marocain de Mohammed Aahd Ben Souda. Alors là les amis, on est dans le super-spécial ! Alternance de scènes de genres absolument, radicalement, hétérogènes (de la vidéo hyper-conceptuelle de danse contemporaine à un remake symbolique et délirant de Goldorak-Dark Vador, en passant par de parodiques scènes de débauche filmées comme les feux de l'amour), Le revenant laisse perplexe. Jusqu'à la fin, très drôle, qui ordonne et démystifie le tout. C'est très malin, mais le film aurait grandement gagné à être raccourci.

 

Et pour les longs-mètrages, nous avons :

 
Zay naharda,
de Amro Salama, qui je ne sais pourquoi, m'a fait penser à Ouvre les yeux d'Amenabar. May, jeune exécutive woman égyptienne, voit son mari mourir au bout de quelques semaines de vie conjugale, avant de rencontrer un acteur. Horreur, elle se rend compte que l'histoire se répète, et que, si elle se fie à ce qu'elle déduit, il risque lui aussi de trépasser...Du fantastique donc, du mektoub amoureux en forme de déjà-vu revisité par la modernité. Le jeu des acteurs est très oriental (avec un petit côté soap), normal, le réalisateur est égyptien. Pour la forme, il y a plus d'action que je ne l'eus cru, et un intéressant lien entre l'écrit (le mektoub, ce qui est écrit) et l'histoire : May se fie aux journaux intimes de son époux décédé et aux siens pour vérifier qu'effectivement l'histoire se répète, faite de cycles conclus par la mort. La question demeure : qui écrit le destin ??? Ou comment évacuer en apparence le divin pour mieux le montrer....

 


La longue nuit
, film syrien de Hatel Ami est de loin le film le plus pénible du festival, pénibilité due sans doute en partie à la traduction calamiteuse qui grève largement la compréhension. Par-delà ce problème technique, il faut bien avouer que le film, traitant des prisonniers d'opinion en Syrie, ne tient aucune de ses promesses. La censure syrienne a bien fait son boulot, c'est certain : voilà un film qui réussit l'exploit de ne rien dire sur le sujet, tout en prétendant le traiter. Ce n'est plus du contournement, c'est carrément de l'esquive ! C'est très long, très bavard, inutilement théâtral pour finalement ne rien dire du tout, si ce n'est que la famille d'un homme libéré se trouve toute chamboulée par l'événement. Je recommande sur le sujet un livre autrement passionnant, La coquille, témoignage de Mostafa Khalifé, ex-prisonnier des geôles syriennes, évidemment non publié dans son pays.

 

Laila's birthday, de Rashid Masharawi, décrit l'odyssée d'un palestinien de Ramallah. Ex-juge, reconverti en chauffeur de taxi pour nourrir sa famille, on assiste à ses aventures le temps d'une journée de travail. La réalité palestinienne est montrée avec un humour noir qui vaut à lui seul le déplacement. Le sens de l'auto-dérision n'étant pas la principale caractéristique des arabes, il est particulièrement intéressant de voir l'épuisement nerveux qui guette les Palestiniens, vivant dans une situation impossible montrée sous l'angle de l'absurde. Ramallah, fief d'Arafat et du Fatah, n'échappe ni aux drones israëliens qui bourdonnent constamment, ni à l'incurie des cadres de l'autorité palestinienne, inapte à la gestion du pays, trop occupée à des gueguerres internes et à changer tous les mois les rideaux du ministère. Cette situation d'impuissance, durement éprouvée par le héros, le conduit à péter les plombs. Mais là encore, c'est drôle. Finalement, il reste les enfants, et l'humour (noir) comme gages possibles qu'un jour les Palestiniens vivent enfin sereinement.

 


Tu te souviens d'Adil
, film elliptique s'il en est de Mohamed Zineddaine, déroute et intéresse à la fois (l'un déterminant l'autre). Adil, jeune marocain aspirant au départ pour l'Europe, parvient après plusieurs échecs à vivre à Bologne. Il s'y occupe de son frère handicapé, trafique de la drogue pour la mafia locale, laquelle est liée aux intégristes musulmans. La narration est comme susmentionnée entièrement fondée sur l'ellipse, ce qui génère une certaine incompréhension sur le moment. Les lieux et les moments sont montrés sans continuité, au cerveau du spectateur de retracer l'histoire pour expliquer les incohérences apparentes. Il s'agit là bien sûr d'un parti-pris du réalisateur, marocain, qui entend bien ne pas brosser le public dans le sens de la facilité. Et de fait, on y repense, à ce film étrange, qui ne délivre aucun message (et surtout pas comme l'ont cru certains, celui d'un avertissement sur la dureté de la vie en Europe pour les immigrés), mais qui est une véritable création artistique, c'est à dire un objet inhabituel, qui rend compte avant tout de la sensibilité de son auteur.

 

Battle, de Mohamed Ouachen, est un film lui aussi à l'image de son créateur, drôle, sympathique, hybridation réussie entre la belgitude et l'humour marocain, réflexion sur le fait de mener sa propre vie selon son désir, donnée en soi complexe, à fortiori pour les artistes, a fortiori bis pour les artistes d'origine arabe, soumis à des exigences familiales peu enclines à considérer l'expression de soi. De jeunes gens issus de l'immigration (mais je dirai que ce caractère est annexe) appartiennent à un groupe de danse hip-hop. Après avoir perdu une battle, proches de la trentaine, ils s'interrogent sur les choix qu'ils doivent faire et les renoncements que cela implique. Tout artiste a été confronté à ces questions, et c'est cela qui permet au film d'échapper au cadre vaguement déjà vu du portrait de la 2ème génération coincée entre deux cultures. Le réalisateur, né en Belgique, a lui-même fait son choix : il raconte n'avoir pas obtenu le soutien financier de la RTBF, qui trouvait le film trop gentil puisqu'il comporte ni père tyran familial ni jeune fille voilée. Vraisemblablement à forte teneur autobiographique, le film ne donne pas dans le cliché socio-cul, mais se fonde sur la réalité qu'a connue Mohamed Ouachen. Par-delà son humour et sa pêche, le film dit une chose essentielle : en art, on ne progresse qu'en se soumettant provisoirement à l'autre (ici, un prof de danse tyrannique), à un maître qui permet de sortir de soi, et que l'on quitte ensuite.

 


Basra
, de Ahmed Rashwan, se situe au Caire, en mars 2003, dans les semaines précédant la chute de Bagdad. Tarek est un joli trentenaire photographe, tout juste divorcé, et qui à l'instar du monde arabe tétanisé par l'invasion américaine de l'Irak, traverse une période difficile : amoureusement sur la brèche, il se cherche, comme on dit. Sa vie personnelle est liée à la situation géo-politique du moment, grande blessure narcissique faite au panarabisme. Les images jouent un grand rôle dans les conflits se déroulant dans le monde arabe, et ce n'est pas pour rien que Tarek et son amie sont photographes : les photos de Tarek n'ont pas valeur de souvenirs, (ses souvenirs sont des bouchons en liège où il inscrit la date d'un événement pour lui significatif), ni de témoignages (la télé est là pour ça), mais d'expression de soi. Elles sortent alors du registre de la propagande et accèdent à un statut particulier, un statut artistique. L'histoire et l'intime sont mêlées, et renvoient l'un à l'autre.

Un beau film, qui évoque discrètement les liens entre Occident et Orient via la bande-son, composée en grande partie de chansons françaises dites à texte, Reggiani, Brassens etc. Tarek a vécu en France, pays dont il garde la nostalgie. Dans ce registre, quelque chose m'a étonnée : tous les personnages, qui gravitent dans les sphères de la branchitude artistique cairote, vivent strictement à l'occidentale, c'est-à-dire sans leur famille.

 


Number one
, de Zakia Tahiri, est une chouette comédie marocaine sur la réforme du code de la famille, la moudawana. Aziz est un macho de la classe moyenne supérieure, directeur d'une usine de confection, qui méprise et martyrise ouvrières, épouse, et de façon générale tout ce qui ressemble à une femelle. Lasse d'être traitée comme une bonne à tout faire un peu demeurée, sa femme lui jette un sort qui le transforme...en féministe. A partir de cette trame assez convenue, la réalisatrice multiplie les traits d'humour qui font mouche, comme l'exige toute bonne comédie populaire qui respecte les termes du contrat. Une scène m'a particulièrement fait rire, où Aziz, pris d'hallucinations, inverse les rôles hommes-femmes : celles-ci traînent au café à boire des coups, rigoler grassement et mater tout ce qui passe tandis que de pauvres mâles défaits étendent le linge et marchent tête baissée dans la rue, quatre gosses à chaque bras et un bébé dans le dos. Seuls les comportements corporels indiquent l'inversion des genres, ce qui est une bonne idée.

Il paraît que le film a été mal reçu au Maroc, au prétexte que ce serait un téléfilm et non un film de cinéma. Je me suis alors posée la question de savoir si cette critique ne vaudrait pas finalement pour le genre même de la comédie populaire : ne pourrait-on pas en dire autant des films d'Audiard, par exemple ?

 

 

 

Par zarzuela - Publié dans : Considérations d'ordre cinéphilique - Communauté : Club de cinéphilie élitiste
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