Mercredi 14 octobre 2009 3 14 /10 /2009 12:33
 Stand-up popaul

 

Quelle chose étrange que l'humour du stand up, structurellement américain, fait de courtes mais brèves vannes pas drôles que rien ne relie entre elles. Et quelle chose étrange que le dernier film de Judd Apatow, consacré à cet objet tellement loin de nous (mais qui se rapproche dangereusement si l'on en croit le succès des Djamel comedy club et autres standuperies sévissant chez nos pioupious hexagonaux).

 


Ceci est une pipe.

Funny people, c'est l'histoire de Georges Simmons, un comique qui a réussi et qui apprend qu'il a un cancer. Le spectre de sa mort prochaine se dresse devant lui, perspective peu folichonne, pour ne pas dire métaphysique. Le comique abattu par la maladie se tourne alors vers son passé, hante de nouveau les petites salles de ses débuts, se dégote un jeune assistant galérien du stand up dont il fait son homme à tout faire (et accessoirement son punching ball), part à la recherche de la femme aimée autrefois, qui l'a quitté pour cause de cocufiage répété. Car l'homme, non content d'être un sale égoïste pourri comme le sont les artistes, est aussi du cul comme une bourrique. Voilà pour les faits.

Le problème, c'est qu'en dehors des faits, je n'ai pas perçu grand-chose : ni le désespoir sans fond de l'homme qui va mourir, ni l'ombre de sa mort prochaine planant sur chacun de ses gestes, ni sa méchanceté supposée, ni rien de bien intéressant. Comme l'humour du stand up qui tourne à vide, pure forme où des mots-clés suscitent mécaniquement les rires des spectateurs, l'univers du funny people est plat, sans aucun arrière plan, du premier degré en barre. Caca prout bite pipe. Tout juste en ai-je conclu in petto : très étonnante, cette obsession généralisée de la fellation chez les américains. Hein, Bill ?

 


Drôlerie, finitude et méchanceté

Les funny people ne sont donc pas tant funny qu'attardés, bloqués à un quelconque stade de leur petite enfance. Et lorsque, par hasard, ils se trouvent être drôles, leur drôlerie scie la branche sur laquelle elle est assise parce qu'on sent bien qu'elle n'a pour but que de remplir le cahier des charges concernant leur prochain passage sur scène ou à la télé. L 'essence même de l'humour s'en trouve du coup dénaturée. Le mot d'esprit est selon Freud une façon détournée d'exprimer ses pulsions agressives et anti-sociales, tout en restant dans un cadre socialement compatible. Ceci explique cette constatation faite par un ami très cher, lequel me disait que les gens drôles étaient parallèlement toujours un peu méchants, et que les gens véritablement gentils (naïfs ?) étaient très gentils, certes, mais à peu près aussi marrants qu'un rapport d'expert comptable. Cette méchanceté des gens drôles ne se traduit ni par des coups ni par des calomnies ou des insultes, mais par la mise en relief du ridicule qu'ils voient chez les uns et les autres, et du coup, aussi chez eux-mêmes. La personne drôle se met au dessus des autres, tout en sachant in fine qu'elle est du même tonneau que ceux dont elle se gausse.
L'humour, parce qu'il se fonde sur une conscience aigüe de sa propre finitude et de la relativité de son existence, permet aussi d'affronter l'idée de la souffrance et de sa mort. A ce titre, Desproges était un vrai humoriste, tout comme ce condamné à mort qui, montant sur l'échafaud un lundi, se dit à lui-même : « Tiens, voilà une semaine qui commence bien ! »

Georges Simmons lorsqu'il monte sur scène malade, ne rit en aucun cas de lui : il prend son public en otage, le culpabilise, l'agresse. Georges Simmons cherche un coupable à sa détresse, faisant preuve d'une humaine trop humaine faiblesse qui pour le coup ignore l'humour.



On peut donc dire que la vanne de stand up constitue en soi une antithèse du mot d'esprit, dans la mesure où celui-ci exige un certain relief, une certaine profondeur, et une grande clairvoyance quant à sa propre contingence. La vanne de stand up est du simple étalage verbal de caca et de zizi, des bravades archaiques et pénibles de petit enfant qui exhibe son zguègue et son trou de balle.

 

Les américains sont de grands enfants.

Chouette, voilà l'occasion rêvée de replacer ici ce cliché (qui comme tout cliché contient une part de vérité) sur les américains « ces grands enfants ».Ce qui caractérise en effet l'enfance (entre autres), c'est précisément la difficulté à appréhender la notion de réalité et à la distinguer de celle du fantasme. Pour l'enfant, les deux se mêlent et tout est possible s'il le veut.

Les personnages du film sont dans cette logique, qui n'en est d'ailleurs pas une, de penser que la réalité n'existe pas vraiment : Ira Wright, le jeune stand upiste embauché par Simmons, a ainsi une fort intéressante conversation avec son collègue noir (ils travaillent dans un supermarché) sur le sujet : Ira se sent en contradiction avec son destin à vendre des salades de pâtes, son collègue ex-taulard lui balance que c'est la réalité qui compte et non les rêves. Georges Simmons croit qu'il suffit de passer une journée avec son ex, entretemps mariée et mère de famille, pour revivre avec elle et ne plus être seul. Son ex au bout de la même journée a de son côté établi un plan de bataille intégrant déménagement divorce et réinscription des gosses à l'école. Le fantasme encore et toujours, qui prétend annuler totalement le passé en le recouvrant de clichés semblables à ceux d'une pub pour les assurances.

 


La fameuse journée passée chez Laura, l'ex; seule avec ses enfants en l'absence de son mari en voyage d'affaires est à ce titre typique : les gamines sont trop sympa, leur potentiel beau père est trop rigolo, le chien court des uns aux autres en remuant la queue devant tant de félicité familiale-recomposée. Oui décidément, tout n'est que joie aux US.

 

Où est la souffrance ?

Le réalisateur n'est pas dupe, certes, et il suffit de quelques heures pour que la réalité reprenne ses droits, mais le malaise persistera malgré tout : la souffrance causée par ce retour du réel est à son tour occultée, Laura et Georges se quittent bons potes, le mari après une petite crise revient à la raison et serre la main à son rival, lui-même miraculeusement guéri de son cancer incurable. Bref le réalisateur fait semblant d'intégrer le réel, tout en continuant à le nier, gommant la souffrance qui va avec.

Il eût sans doute été intéressant de mettre en avant le potentiel de méchanceté de Georges, qui n'est pas drôle du tout sur scène, mais qui l'est dans la vraie vie : lorsque Laura lui exhibe la vidéo du spectacle de fin d'année de sa fille où celle-ci se prend pour Barbara Streisand, il ricane devant tant de bêtise. Ce qui lui sera d'ailleurs reproché par la maman de la future chanteuse à voix, qui y voit non pas un sens du ridicule, mais un manque de coeur rédhibitoire.

 


Peut-être est ce la notion même d'humoriste professionnel qui est à remettre en cause : comment produire des blagues à rythme forcé, alors que l'humour est par définition lié à l'arbitraire qu'offre le réel ? Comment être drôle sur commande ? La première scène du film est hilarante : on y voit Georges avant son heure de gloire, entouré de ses potes, faire des blagues téléphoniques, se faisant passer auprès d'un marchand de viande pour une petite vieille diarrhéique suite à l'ingestion de gigot, pour une dingue qui fait des réclamations sans savoir son nom de famille etc. Les potes sont pliés en deux, et nous aussi J'ai appris depuis que ces scènes datent d'il y a 20 ans, et qu'elles furent tournées « en vrai » par la bande de potes en question, dont fait partie le réalisateur. Du pur amateurisme, quoi. On y voit la logique commerciale ridiculisée par l' irruption de la folie et de l'absurde. On devine ainsi que le meilleur de l'humour de Georges date d'avant sa célébrité.

 

 

Par zarzuela - Publié dans : Chroniquettes - Communauté : Club de cinéphilie élitiste
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