Mardi 5 janvier 2010 2 05 /01 /2010 07:26

Dissolution vers l'âge adulte


Le troisième film de James Gray, dont le titre reprend la devise de la brigade des stups new-yorkaise, s'ouvre sur de très belles photos en noir et blanc, photos prises sur le vif dans les années 80 qui montrent des policiers opérant en direct. Dealers, seringues, yeux révulsés, corps massifs et uniformes en action : pourquoi cette ouverture sur des images d'emprunt, images fixes qui inscrivent le film à la fois dans le registre de l'image non cinématographique, dans une représentation documentaire du réel et, simultanément, dans une certaine mythologie urbaine et sociale ?


Paillettes et noir et blanc

Ces photos représentent en fait la toile de fond, le décor duquel Bobby, le héros va se rapprocher de plus en plus jusqu'à s'y fondre totalement, au sens premier du mot, s'y dissoudre.

La scène suivante, d'une sensualité torride, témoigne d'une ostensible rupture : filmée en couleurs chaudes sur un air de Blondie, elle se déroule dans une chambre située au coeur d'une grande boîte de nuit. En quelques minutes, on passe d'un univers à l'autre, univers aux antipodes bien qu'ayant chacun à voir avec la nuit. Noir et blanc contre couleur, plaisir contre violence, la nuit sur le devant de la scène, glamour, chaleureuse et chatoyante, la nuit à l'extérieur, l'envers du décor, froide, noire et impitoyable.

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Sur le devant de la scène, Bobby Joaquin Phenix en héros flamboyant, roitelet de la night new yorkaise en pleine ascension, patron de la boîte. Bobby a une somptueuse copine portoricaine, une tendance très tendance à la défonce, et....un père flic dont il ne porte pas le nom pour de confuses raisons. D'emblée, il se trouve donc en porte à faux avec sa filiation, c'est à dire aussi avec les valeurs et la tradition familiale : son frère Joseph, comme le père, est flic aux stups. Le rôle du mouton noir de la famille fait partie de ces classiques éternellement revisités, et Bobby l'assume pleinement, exaspérant sa famille (exclusivement masculine, nous pouvons d'ores et déjà le noter) par sa désinvolture, ses fréquentations douteuses et le milieu dans lequel il évolue. Comme toute brebis galeuse en rupture de ban, il s'est aussi choisi une famille d'adoption, celle de son vieux patron russe, folklorique et chaleureuse à souhait.
Mais naviguer ainsi entre deux univers opposés ne se fait pas sans risque, celui notamment de ne pouvoir tenir très longtemps le grand écart. Son père et son frère rappellent bien vite Bobby à la réalité : un russe fréquentant son établissement, neveu du patron-papa-d'adoption et dealer notoire, va faire l'objet d'une enquête à laquelle il serait bon que lui, Bobby, apportât quelle collaboration. Une amorce de dilemne moral pointe ici le nez : Bobby saura-t-il choisir son camp, camarade ?

 

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Le bien le mal, hors du temps

Avant de répondre, nous lèverons au passage un petit lièvre temporel qui nous mènera des considérations sur l'ordre moral qui, selon certains, grèveraient le film. Nous remarquerons ainsi que l'univers des policiers semble se situer hors du temps contemporain, comme en témoigne la fête de nouvel an qui pourrait aussi bien se dérouler dans les années 50 ou 60, à l'instar de celui de la slave famille d'adoption, sorte de cliché sur la Russie éternelle, entre chaleur humaine, samovar et gâteau au fromage. La boîte de night en revanche ressortit clairement de son époque, les eighties branchées.
Mais l'époque n'est qu'un travestissement, l'époque ne fait qu'arborer de factuels oripeaux qui masquent à peine le fait que les forces antagonistes à l'oeuvre sont celles du bien et du mal, atemporelles sinon éternelles. Le bien du côté des flics, le mal, on finira par l'apprendre du côté des russes. James Gray se ferait-il ainsi l'apologiste des valeurs chrétiennes mises à la sauce US, comme certains le lui ont reproché ? On ferait injure à la grand intelligence du réalisateur en croyant cela : il fait en réalité référence aussi bien à Shakespeare, à la tragédie antique, à la mythologie, au judaïsme ashkénaze qu'à la Bible des Wasps. références mêlées qui font de l'Occident une réalité protéiforme et complexe dont il rend compte, loin de la logique binaire de l'Amérique de Bush.
Cette réalité se manifeste entre autres par la complexité de l'individu, du sujet tiraillé entre diverses exigences, pour faire vite et sans surprise, celles de son désir et celles du réel. Clairement, Bobby privilégie son désir au détriment de son devoir, avant d'inverser dramatiquement la tendance après le meurtre de son père par les dealers russes. Ce passage au principe de réalité se marque par l'usage de plus en plus récurrent de couleurs froides, celles du commissariat, de la prison, de la rue. Plus Bobby progresse vers l'âge adulte et sa filiation réelle (les russes comprennent à un moment quel est son vrai nom, qui fait de lui définitivement leur ennemi), plus s'éloignent de lui les paillettes factices de la nuit.

 

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Psycha-mythologie

Bobby donc se fait un devoir moral de venger son père et de lutter contre ceux qui l'ont tué, en intégrant la police. Infiltré chez les dealers, une scène remarquable le montre muni d'un micro caché pendant une transaction. Une crackhouse désaffectée sert de laboratoire, dans lequel il est introduit les yeux masqués. Les symboles abondent pour marquer le passage à un stade différent de sa vie, voire une seconde naissance : les femmes qui travaillent là sont en tenue médicale telles des accoucheuses, le couloir entièrement noir dans lequel il s'engage à l'aveugle pourrait en poussant un peu le bouchon évoquer le passage du foetus par les dites « voies naturelles », ou, si l'on préfère la mythologie, la descente vers les enfers. La mythologie n'est de fait pas en reste : un des « laborantins », borgne, a un oeil blanc, furtif personnage cyclopéen participant à l'étrangeté de la scène.
Nous le savons bien, la psychanalyse se nourrit de références à la mythologie grecque et l'une n'est jamais très éloignée de l'autre. Cette nouvelle naissance, ce passage aux rigueurs peu séduisantes de l'âge adulte se paie inexorablement d'un prix symbolique : comme dit à Bobby son ami Jumbo, son faux-frère qui le trahira, celui qui s'oppose au dealer Vadim finit traditionnellement avec sa bite dans la bouche. Pas besoin de grandes lueurs en psychanalyse pour reconnaître là cette bonne vieille menace de castration (même pas symbolisée en l'occurrence), celle précisément que doit expérimenter le bambin pour sortir de l'enfance et des pulsions primaires.
Et effectivement, il s'agit bien d'un renoncement au plaisir, d'un sevrage sauvage que subit Bobby : il passe chez les flics et pour le coup, quitte définitivement les dorures du glamour. Grisâtres, bedonnants, épuisés, les hommes des stups passent en outre pour de pauvres charlots aux yeux des dealers qu'ils combattent au prix de leur vie familiale, de leur santé mentale et de leur vie tout court. Toute la scène dans la crackhouse s'accompagne d'une bande-son angoissante fondée sur les pulsations du flux sanguin, rappel de la vie biologique qu'un rien peut interrompre.

 

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A cette scène d'intérieur où se confrontent deux logiques (celle de la rigueur et de la fragilité du bien opposée à celle de la force pulsionnelle et brute du mal) succèdera en écho une autre scène impressionnante filmée en extérieur, course poursuite entre les dealers et les flics. Sous une pluie battante, rythmée par le bruit des essuie glaces, elle superpose au combat entre bien et mal les forces orageuses de la nature, aveugle et violente. L'homme n'est alors qu'une bien petite chose, qui peut trépasser en un clin d'oeil comme le fera le père de Bobby. Cette mort marque le passage définitif de Bobby au monde gris de la police, tendu dans une volonté de vengeance. Sa petite amie dont il est pourtant passionnément épris passe à la trappe, son existence sera désormais placée sous le signe de la froide rigueur de l'âge adulte. Seul capable de venger son père (son frère, choqué post-traumatique suite à une tentative de meurtre contre lui, n'est plus apte à affronter la violence), il bannit sa vie antérieure, le plaisir, la joie de vivre, le sexe, pour l'acceptation du principe de réalité, notamment familiale. « Amen » ainsi soit-il, conclut le film, qui s'ouvrait pourtant sur une scène de sexe : Bobby fait désormais partie d'un monde d'hommes qui se battent au coeur du réel, il est passé de l'autre côté de la nuit, côté obscur et sans joie.

 

 

 

Par zarzuela - Publié dans : Chroniquettes - Communauté : Club de cinéphilie élitiste
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