Analyses

Lundi 15 février 2010 1 15 /02 /2010 10:12
L'Autre et moi

 

Mehran Tamadon est iranien et athé, il vit en France. Les bassidji sont des miliciens de l'ordre islamique en Iran, aux ordres des gardiens de la révolution, indéfectible soutien d'Ahmadinejad, chargés de surveiller chaque entité urbaine et rurale, chargés aussi de taper sur ceux qui contreviendraient à l'islamisme d'état. Ce sont aussi, naturellement, de fervents adeptes du culte des martyrs. Autant dire que pour le premier, s'attaquer à un documentaire sur les seconds pose quelques problèmes, de communication essentiellement. Comment entrer en relation avec ce qui nous est le plus lointain sans manipulation, en se présentant pour ce que l'on est (à savoir tout ce que rejette précisément son interlocuteur), sans non plus les heurter de front (la provocation n'est pas de mise avec ceux qui peuvent vous embastiller illico) ? Comment les écouter sans leur rentrer dans le lard, sans être non plus être en porte-à-faux avec ses propres idées ? On le voit, l'équilibre est délicat....

 

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Culte de la mort

Le film s'ouvre sur de très belles images d'un endroit très laid, à la désertique frontière de l'Irak, ancien lieu de bataille voué depuis au culte des martyrs de la guerre. Nombre de gens y vont en pèlerinage ; il est visible que ceux qui font le déplacement appartiennent à une classe sociale définie, celle du peuple qui, en l'occurrence, a sans doute voté pour Ahmadinejad. Il se passe en ces lieux désolés quelque chose qui nous échappe totalement et qui échappe aussi au réalisateur : cette tristesse, ces sanglots, cet accablement, cette exaltation concernant des soldats morts il y a plus de vingt ans dans une guerre sanglante et essentiellement menée pour maintenir le régime en place ne sont pas feints. Des triangles noirs sans visage que forment les femmes en tchador accroupies émane une véritable beauté et une grande noblesse. Leur cause, qui anime aussi les jeunes hommes présents qui, eux, n'ont pas connu la guerre, pourtant paraît folle, aux antipodes du plus simple bon sens.

Un tel culte de la mort et de la guerre ne peut être abordé par la parole, du moins pas par une parole authentique. Car la seule qui règne en ces lieux est un discours irrationnel, marqué de propagande et de mystique morbide, empreint de fanatisme. Il y est question de la mort comme élection divine, de la beauté du sacrifice, des règles dont il ne faut pas dévier, du droit chemin, de l'enfer, de la chance de mourir pour se rapprocher de dieu, de l'Islam comme seule voie possible. Mystère de l'altérité culturelle...
Un tel laïus ne donne prise à rien, sinon à une patiente écoute qui espère qu'à un moment, le vide qui lui est intrinsèque paraîtra de lui-même. Mehran Tamadon donc filme et se tait, se limitant à des questions qui ne visent pas encore à énoncer sa propre altérité face au boniment rabâché qu'on lui dévide. Accompagnant les paroles convenues des bassidji, les sons de la guerre, diffusés par des hauts-parleurs, créent un décalage absurde, terrifiant et grotesque.

 

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Confrontation à l'iranienne

Tamadon est guidé par Nader, ancien combattant aujourd'hui éditeur d'ouvrages religieux. Le bonhomme est jovial et charismatique, il est aussi le premier à interrompre son discours pour se tourner vers Tamadon : « et toi, qu'est-ce que tu penses de nous ? » La diplomatie on le sait fait partie de la culture iranienne : dire non ne se fait pas, exprimer un quelconque désaccord avec son interlocuteur non plus. La force de Tamadon réside dans son embarras, dans la gêne qu'il ressent et exprime face à ces bassidji qui représentent tout ce qui lui répugne, et dans la conciliation qu'il opère entre affirmation de soi et respect des règles culturelles en vigueur : « Je n'aime pas la guerre, ces ambiances me sont pénibles, je ne comprends pas cette fracture interne à l'Iran entre vous et ceux qui comme moi n'ont pas le culte de la mort » répond-il. De même, confronté à sa propre difficulté à poser des questions qui fâchent, il usera d'un habile procédé pour que celles-ci apparaissent néanmoins, en recueillant les questions anonymes de « vraies gens » qu'il transmettra ensuite aux bassidji.

La scène où ces questions sont posées est à la fois comique et très révélatrice, non seulement de la vérité des bassidji, mais de celle qui sous-tend l'habitus musulman. Une jeune femme demande ainsi aux bassidji pourquoi ils ne regardent jamais personne, et surtout pas les femmes, dans les yeux : si leurs intentions sont pures, pourquoi cette stratégie d'évitement visuel ? Serait-ce alors leur regard qui serait impur, plutôt que l'objet soumis à leur vue ? La question suscite un certain embarras. Un mollah se charge de répondre : la femme étant potentiellement tentatrice, ne pas la regarder permet en toute logique de n'être pas tenté. S'ensuit une discussion avec Tamadon, lequel soutient qu'il est possible de regarder la personne ET de résister à ses pulsions. Le discours du mollah est très intéressant, non par son contenu, mais par la réalité culturelle qui le sous-tend, à savoir celle d'une morale qui n'est absolument pas intériorisée. Je m'explique : il convient en effet pour les bassidji (et par extension pour les cultures musulmanes) non pas tant de ne pas regarder les femmes que de montrer qu'on ne les regarde pas. La morale du geste réside donc dans sa visibilité, dans le signe extérieur de « piété » et de contrôle de soi qui est donné à voir.

 

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Pas d'intérieur

Tout est extériorité. La « tentation » elle-même n'est pensée qu'en termes d'extériorité, qui ne peut en aucun cas venir du sujet lui-même, mais uniquement du dehors. Sujet dont on remarquera au passage qu'il ne peut qu'être masculin, la question de la tentation chez les femmes ne se posant pas. Seule la femme est séductrice et fauteuse de troubles, seul l'homme est potentiellement séduit et troublé, sans réciproque possible.

Cette extériorité marque également la morale qui ne réside pas dans une intériorité subjective (dont on se demande d'ailleurs si elle existe) susceptible d'être tentée et qui lutterait intérieurement contre ses inclinations spontanées, mais bien dans le retrait ostensible dans lequel l'individu (masculin, donc, exclusivement) se tient de sorte que chacun puisse en prendre note. Prime donc la règle extérieure de comportement et le fait de s'y soumettre visiblement.

Ce qui est ici implicitement exposé peut aussi être appréhendé comme marqueur de différence entre cultures musulmane et chrétienne. Cette dernière se fonde sur la foi, relation subjective et intériorisée du sujet à dieu, relation tumultueuse, en ce qu'elle n'est soutenue par aucune extériorité : le chrétien, contrairement au juif ou au musulman, n'a pas de fortes contraintes religieuses (interdits alimentaires, sexuels, prières pluri-quotidiennes, rituels de purification, etc) qui puissent marquer visiblement sa piété. Il est donc seul face à dieu, sans soutien autre que ce mouvement qui vient de lui. Le judaïsme et l'islam quant à eux ne se préoccupent pas de la foi et des aléas de la relation au divin. Le rituel, le respect des règles, voilà ce qui compte. La question de savoir si on y croit ou pas, la question du débat intérieur ne se pose pas : tant qu'on fait les gestes, peu importe l'enthousiasme. L'intention (et donc l'intériorité), si tant qu'elle existe, n'a aucune importance, dans la mesure où elle ne se voit pas. Or, la religion doit se voir pour exister. La prolifération des signes religieux ostensibles, foulards burqas et compagnie, les rues emplies de musulmans en prière le vendredi participent de cette logique de monstration, qui repose finalement sur le présupposé que le sujet en tant qu'intériorité n'existe pas, ou du moins, pas de façon première.

La discussion entre le réalisateur et le mollah est passionnante parce ce qu'elle met en rivalité deux conceptions opposés concernant non pas tant la religion que la nature même du sujet-individu.

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Paranoïa

Pendant la discussion, Tamadon fait face aux bassidji, assis tous quatre de l'autre côté de la table. A un moment, ceux-ci l'invitent à se rapprocher, ce qu'il refuse. Sa place dans l'espace marque sa place symbolique par rapport à eux, de l'autre côté. Ce qui les relie, c'est une forme de séduction exercée par les bassidji, qui peuvent être très drôles, très attachants, comme Mohamad, ce jeune homme triste et fasciné par la mort qui offre à sa femme une petite fleur cueillie sur une mine anti-personnel. Ils ont un sens de l'humour certain, fondé sur la conscience de l'altérité de Tamadon par rapport à eux. Cette prise en compte de l'autre bute néanmoins sur un obstacle, constitué par ce qu'il faut bien appeler par son nom : la paranoïa.
Parmi les questions posées aux bassidji, une évoque leur acharnement à voir du complot partout, à se poser constamment en victimes d'ennemis cachés. La logique clairement ressort ici d'une défense paranoïaque, qui pose systématiquement le mal à l'extérieur. Les réactions de Nader sont parlantes : la question touche chez lui un point très sensible. C'est d'ailleurs l'unique moment où on peut entrevoir derrière le personnage sympathique le visage du bassidji tabasseur, le moment où il perd le contrôle de son image. Nader ne supporte pas le remise en cause de l'idée de complot, de l'idée que des éléments infiltrés en Iran menacent l'intégrité du pays. Cet attachement viscéral et irrécusable à l'idée d'une conspiration ressort de la logique mentionnée plus haut, celle qui justifie de ne pas regarder une femme ouvertement. Là encore en effet, le mal ne peut qu'être extérieur, seule condition de possibilité de son existence. Le mal vient de l'autre, de l'étranger qui contamine le pays. Il ne peut venir de l'intérieur, pur, forcément pur. Cette logique binaire (noir-blanc, dedans-dehors, pur-impur), qui est celle des systèmes totalitaires, ressort d'une pathologie psychique, d'une psychose de persécution. Et c'est sur cet obstacle-là que l'entreprise de dialogue voulue par le réalisateur trouve sa limite naturelle.

Mehran Tamadon aura en tout cas tourné un excellent film, marqué de bout en bout par l'honnêteté et l'intelligence. C'est à cette aune que l'on peut mesurer l'indigence des reportages et de certains documentaires, qui justement réduisent l'autre à une idée préconçue, à un propos attendu. Tamadon se confronte à l'altérité tout en assumant sa propre place. Le chemin qu'il prend s'avère être une forme d'impasse, mais une impasse riche en contenu.

 




 

Par zarzuela foutrax - Publié dans : Analyses - Communauté : Cinéma
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